On était mercredi, je n’avais pas cours et le temps était dégueulasse, enfin pas particulièrement dégueulasse, mais dégueulasse parisien quoi. Gris, poisseux et pesant. J’avais profité de cette journée de temps libre pour enfumer mon 16m² situé boulevard Marx Dormoy.

Je m’étais cuité la veille, dans le Ve arrondissement, avec des copains étudiants en Histoire, que j’aimais à qualifier « la team chômage ». L’ambiance avait été celle qu’elle devait être. Bruyante, fumante, alcoolisée et vaguement lubrique. Dans ce petit groupe de trois personnes que j’aimais fréquenter, on retrouvait un type du nord de Paris, avec qui j’avais fait les 400 coups au collège puis lycée, une nana un peu boulotte, timide comme pas deux mais avec un air mignon (et un joli cul), et un type dont les parents étaient des richous néerlandais, qui avait grandi dans le nord de la France, qui avait la nationalité Belge et qui parlait norvégien parce qu’il y avait vécu étant gamin. Bref un citoyen du monde contemporain quoi.

On s’était cuités jusqu’aux coups de deux heures du matin et on étaient repartis sur nos vélibs voilés et grinçant. Même si la pinte coûtait 3€, on préférait s’en payer deux de plus que de partager un taxi.

J’avais passé la soirée à tchacher la petite ronde, elle avait rigolé à mes blagues et elle se touchait les cheveux. Ma mère m’avait toujours dit quand une fille se recoiffe quand tu lui parles, c’est bon signe.

J’ai essayé de lui proposer de rentrer avec moi, mais elle avait trouvé une excuse bidon. Je crois qu’en fait, elle est amoureuse du Citoyen du monde, et puis lui il a un 30m2 dans le Ve, il est pas dans le fin fond du XVIIIe. Je me sens con à chaque fois, j’aime pas devoir dire : « Tu veux faire 40 minutes de vélo avec moi pour dormir dans mon clic-clac ? »

En arrivant, j’avais ouvert la porte de mon appartement péniblement en vociférant contre les chinois du 24m² d’à côté. Ils avaient dû se faire un régal, mais du coup, ça laissait une odeur de poisson pourri dans le hall du 4ème étage.

Ils étaient deux dans l’appartement une pièce, la mère et le fils. Elle était, comme toutes les chinoises entre 30 et 50 ans, sans âge mais sans ride, un grand sourire sur la gueule quand je la croisais sur le palier, toujours avec une tirette remplie de bouffe de toutes les couleurs, le genre de courses qu’on trouve vers le métro Marx Dormoy là où y a les supermarchés asiats.

J’aime bien y aller pour chopper des nouilles instantanées, ça coûte 37 centimes pour un repas, j’avais l’impression de bouffer exotique et ça me permet d’économiser pour mes bières.

Instant noodles in cup, japanese fast food.

Le scénario pour me foutre au lit le mardi soir était bien rodé. Après être allé picoler à côté de la fac, je rentrais, je prenais une canette à l’épicerie en bas pour me terminer et j’attendais d’être fin bourré pour me branler devant un porno crasseux où deux actrices se léchaient le trou de balle. Après je m’essuyais sur les chaussettes que je venais de virer pour enfin m’endormir.

Ce soir là, j’étais bête et discipliné, je respectais scrupuleusement le protocole de cuite de mi-semaine. Revenons en donc à cette journée pas terrible.

Après avoir bouffé une connerie et fait passer mon mal de tête, je me décidais à sortir, il était 17h et j’avais assez épongé pour me permettre de foutre dignement le pied dehors.

Je n’avais appelé personne pour me retrouver mais je savais que sur les coups de 18h je pourrai commencer à envoyer des textos à droite à gauche aux copains du Nord de Paris pour trouver quelqu’un avec qui discuter de tout et de rien en buvant raisonnablement.

Arrivé en bas de chez moi, je me disais qu’un type de l’immeuble avait dû monter l’échelle sociale et déménager puisqu’on retrouvait toutes les merdes de l’étudiant typique abandonné sur le trottoir. Un canapé clic-clac d’un gris douteux tenant à moitié droit, une bibliothèque EXPEDIT de chez IKEA et un mini frigo poisseux sur lequel trônaient quatre départ’aimants (vous savez les aimants que vous avez dans les boites de cordons bleus et qui forment la France). Je me disais qu’il avait dû gagner en statut social parce que sinon il les aurait pas laissées là, ses affaires, il serait parti dans un autre trou à rat avec. Je crois qu’en plus sur le moment, je m’étais trouvé vachement malin d’avoir fait cette déduction.

Je remontais le Boulevard de la Chapelle en direction de Barbès, et Nessbeal vomissait sa rage et sa fascination pour la mort dans mon casque. Je pensais pas à grand-chose, mais je sais que j’acquiesçais à chaque fois qu’on arrivait au refrain et qu’il disait « La liberté c’est l’oseille, au nom des miens ce monde est mon harem ».

J’étais de gauche, les inégalités sociales, le patrimoine culturel, l’intersectionnalité et tout et tout, mais je voulais surtout du blé pour pouvoir inviter des filles à boire des coups avec moi. C’était pas les nanas qui manquaient dans mon entourage, y’en avait plein et même des mignonnes et pas connes, ce qui pêchait c’était le fric pour pouvoir les saouler dans un rade pas trop crasseux jusqu’à ce qu’elles acceptent de coucher avec moi.

Fric = Alcool + étudiantes = Sexe potentiel = Moi moins frustré et plus sûr = l’épanouissement personnel. Limpide, comme équation.

J’arrivais à Barbès et ma playlist était passée sur Lana Del Rey, j’avais un peu honte et peur de passer pour une baltringue alors j’avais baissé le son de mon téléphone pour éviter les remarques des bledards.

On était mercredi et j’arrivais devant le Tati. On voyait les daronnes et leurs chiards entrer et sortir en vitesse avec des sacs remplis de fringues à moins de 2€ et de gel douche en format bidon de 8 litres.

Je me fous jamais de la gueule des gens qui vont chez Tati. Ma mère m’y traînait quand j’étais gosse pour acheter de la vaisselle ou un grille-pain. Je détestais ça, mais elle voulait pas que je traîne dehors le samedi après-midi.

Ma mère elle était intelligente, quand elle y allait, elle prenait un gros sac Conforama ou Carrefour vide, comme ça si on croisait la voisine en rentrant, ça faisait meilleur genre qu’avec le sac rose et blanc de chez Tati. Ma mère, elle avait connu une certaine évolution sociale, elle était fille d’ouvriers, c’était la sixème d’une famille de 12 gosses et elle était cadre dans la fonction publique hospitalière. De pauvre à classe moyenne, c’était déjà bien. En tout cas, ma mère, vous lui ferez jamais dépenser plus de 9€ pour un grille-pain, alors Tati c’était très bien si on avait un sac Confo.

Derrière le Tati, quand tu remontes la rue où y’a le Quick, y’a un Bar qu’est tenu par des Kabyles qui est plutôt sympa et où tu peux mettre ta musique. La terrasse est pas chauffée, mais l’happy hour finit à 23 heures et la pinte est à 2€50. En plus, comme les serveurs savaient que j’étais d’origine Kabyle, ils ne me faisaient pas payer de supplément pour le Picon et m’offraient des shots en fin de soirée si j’avais assez claqué mes APL.

Je m’installais à la terrasse en me demandant avec qui j’allais bien pouvoir passer cette fin de journée pas terrible.

Le mercredi soir, j’ai le blues du dimanche soir. Le lendemain faut retourner en cours à écouter des conneries dans un amphi où les sièges me bousillaient le dos. C’était la vie étudiante, comme la vie normale mais avec deux dimanche dans la semaine et donc deux blues.

Ce qu’est marrant dans cette rue où y’a le bar Kabyle, c’est que t’as toujours de la place pour te garer. En même temps, c’est vrai qu’elle est pas bien éclairée et qu’elle sert de plateau logistique pour les revendeurs de Subutex et de « Marlboro Bled ».

Il y a une boutique de mariages rebeus aussi, la devanture avait son petit charme avec ses tissus satinés rouge coca, ses dragées bleues et ses costumes blanc à paillettes.

Je regardais une voilée en sortir, je notifiais que son jean était moulant et que son fond teint était orange. Normalement, elles ont plutôt des manteaux longs pour pas qu’on matte leurs culs quand elles portent le voile, mais elle, elle avait une veste normale. Du coup, je trouvais la situation paradoxale.

Je repensais à ce marocain avec qui j’étais en cours et qui m’avait raconté une fois, que certaines beurettes au bled ou en quartiers se faisaient enculer par leurs copains avant qu’elles se marient, histoire de pouvoir dire qu’elles étaient vierges le jour du mariage. L’idée m’avait fait marrer, mais j’étais pas prêt à jouer le musulman, même pour une beurette.

Le serveur passe, me serre la main et se touche le cœur, je le fais pas, ça me parait pas naturel. Je commande une pinte. Je sors mon téléphone et demande à mes potes ce qu’ils font en précisant que je suis au bar et que je les attends. Il est 17h44.

D’habitude à cette heure là, je peux regarder le va-et-vient des vendeurs de clopes et de Subutex, ça m’occupe l’esprit. L’écume des pauvres a ce quelque chose de fascinant qui me fait passer le temps. Je le fais souvent de ma fenêtre, le dimanche. T’as des jeunes pickpockets marocains qui se foutent sur le boulevard côté pair, juste à côté de la boulangerie et qui font les sacs à dos des gars qui passent par là. Des fois, le gars s’en rend compte et se retourne, des fois il le voit pas.

 

Les gars vident juste l’argent du porte-monnaie et le jettent directement dans la poubelle. Ils s’emmerdent pas avec les papiers d’identités ou les cartes bleues, juste parfois quelques billets et souvent des pièces. Je me dis que c’est con de perdre ses papiers pour 10 balles. Enfin personnellement, si ça m’arrivait, ça me ferait chier.

Y’a deux semaines j’ai vu un renoi s’en rendre compte et se retourner sérieusement fâché. C’est rapidement parti en bagarre générale sur le trottoir, car d’autres renois s’en sont mêlés. Les gars hurlent, se tapent un peu ou beaucoup, et ensuite ça se court après au milieu de la 6 voies alors que les bagnoles roulent.

Un jour, je sais que ça va mal se terminer.

J’ai qu’une seule fenêtre chez moi, c’est du double vitrage, elle est grande, mais elle donne directement sur le boulevard, alors avec le bruit j’évite de l’ouvrir. Mais ça m’empêche pas de regarder. Ce quartier est tellement plus fascinant que la télé à regarder que t’as un rappeur, Hugo TSR, qu’a fait un album entier sur le sujet : Fenêtre sur Rue.

Je l’ai acheté en vinyle à 15 balles. J’ai pas de platine pour l’écouter, il est encore dans son plastique, alors on pourrait penser que c’est un achat à la con, mais je pense que ça va devenir un classique, alors il va prendre de la valeur. C’est pas une dépense à la con, c’est un investissement en fait.

Sur la terrasse, le temps morne suit son cours. J’ai pas le va-et-vient des clandos pour me divertir l’esprit et mes potes répondent pas, ils doivent être encore à la Fac, ou en train de faire des sous.

Je sais m’occuper, ce que je fais dans ces cas là, je regarde mes voisins et j’essaye d’écouter leurs conversations. J’apprends des trucs des fois comme ça.

On est pas beaucoup sur la terrasse. Juste à ma droite, t’as trois jolies nanas qui ont pris du thé. Elles ont des gueules de parisiennes. Enfin pas de parisiennes, y’a plus de parisiens à Paris. Elles ont des gueules de meufs qui viennent de la classe moyenne-sup de province et qui sont installés à Paris depuis la fin de leurs années d’études. Je suis sûr qu’en fait elles doivent venir de Rennes ou une ville de province du même genre. Pour être plus précis, elles ont des gueules à être RH ou à faire de la com’.

A ma gauche il y a deux types qui doivent avoir un peu moins de 30 ans. Je me suis installé entre les deux groupes.

Les deux types ont des dégaines de mecs qui gagnent leurs vies et ils boivent des pintes de blanches avec des tranches de citron dedans. La pinte coute au moins 7 balles et je sais qu’elles sont pas en happy hour, celles-là. J’entends pas leurs conversations; ils sont un peu trop loin. Mais tu vois que les gars parlent avec l’assurance de ceux qui ont.

Le premier est un peu rond, barbe bien coupée, je suis sûr que c’est le genre de gars que les meufs trouvent pas gros, elles te diront qu’il a un côté nounours. J’ai jamais compris pourquoi t’avais des gars qu’étaient des gros et d’autres des nounours, alors que c’est pas forcément une question de poids. Peut-être une question de prestance, de confiance en soi, de style. Mais lui, ce serait pas comme mon pote Laurent, il se ferait pas recaler sous prétexte qu’il a un peu de bide. Les meufs te diraient qu’il a un physique rassurant.

L’autre gars s’est levé pour aller pisser, il est super grand, genre au moins 1m90, il a une gueule assez froide avec un pif aquilin imposant planté au milieu. J’ai regardé le type marcher, tu sentais que c’était naturel. Le type il est pas en train de se dire est-ce que j’ai l’air bien, est-ce que mon jean est bien mis, mes pompes elles font pas trop sales, et toutes les questions que tu peux te poser quand tu dois déambuler au milieu d’inconnus qui n’ont rien d’autre à faire que de regarder les gens passer. Il marche, sûr de lui. Je l’envie.

A ma droite, les trois copines sont toujours avec leurs thés. Elles parlent du fait que Sophie ait fait son « EVJF », je ne comprends pas l’acronyme. Mais ça a l’air bien, une fête ou un truc du style. Elles sont jolies, mais un peu plus âgées, elles doivent aussi s’approcher des 30 ans. Au bout d’un moment je finis par comprendre qu’en fait Sophie est en train de se marier et que du coup, « EVJF » ça veut dire enterrement de vie de jeune fille. Elles sont allées à Madrid le temps d’un weekend pour fêter ça.

Dès que j’en aurais l’occasion, je l’utiliserai, cet acronyme. Je ferai comme si c’était naturel de l’employer et mes potes me regarderont avec des yeux ronds en se demandant d’où sort cette connerie. Et je leur dirai que ça veut dire « Enterrement de vie de jeune fille » et qu’il est grand temps de murir. Si y’a une fille qu’écoute à ce moment-là, ça pourra être bien, me donner du crédit.

J’essaye de pas les regarder avec insistance, je regarde droit devant moi mais je les écoute toujours.

Deux clandos rebeus sont arrivés dans la rue, ils parlent forts, et en arabe de blédard. L’un a l’air d’avoir à peine mon âge et l’autre fait un peu plus vieux. Je bite rien quand ils parlent, c’est trop rapide et ils font clairement aucun effort. Ils sont essoufflés, peut-être que les flics les cherchent sur le Boulevard ou qu’ils viennent de tirer un téléphone.

J’ai toujours été impressionné par le sens de l’esthétique des bledards. Ils sont toujours habillés presque pareil, peu importe où tu te trouves en France, le plus vieux ça va à peu près. Il a l’air d’avoir fait un effort vestimentaire, mais le plus jeune c’est le cliché type. Ses cheveux mi-longs sont défrisés et graisseux. Il a les côtés rasés et ses cheveux du dessus sont plaqués sur le côté. Une veste de jogging, surement du faux, et un maillot de foot crasseux. Le pantalon aussi c’est un jogging, mais il est pas accordé avec le haut. Il est noir avec des bandes roses. Je me dis que ça ressemble à un truc de meuf. A un truc de meuf qui met des Uggs et qui avait un Blackberry quand on était au lycée. La tenue serait pas complète sans cette éternelle paire de Nike TN au pied.

Il fout son pied sur le pneu d’une voiture pour refaire son lacet, et je vois qu’il a pas de chaussette. Je le regarde, il sourit à son pote. Je le regarde et il m’énerve. Il me dégoute. Il a rien fait de mal, enfin devant moi je veux dire, mais il est là et du coup il me dégoute. Comme les pigeons. Ils m’ont rien fait, mais les voir me dégoute.

La première pinte commence à faire son effet, et je commence à me dire que c’est à cause de type comme lui que les gars comme moi galèrent avec les meufs. Tu crois que les copines de Sophie elles savent la différence entre un rebeu comme toi et un rebeu comme moi ? Non, connard ! Elle voit la même chose, elle voit un Bicot et elles font pas la différence. Quand tu fais pas d’efforts comme ça, que tu ressembles à un crasseux, et bah c’est tous les rebeus propres sur eux que tu mets en galère. Et après, nous, on est là à devoir essayer de se saper comme les deux types à ma gauche pour essayer de ressembler à quelque chose. Pour avoir une chance de niquer. Tu crois que les fringues c’est gratos ? Tu crois que j’ai que ça à foutre que d’aller dans des friperies de bobo de mes deux toutes les semaines pour essayer de trouver une veste en jean Levis pour 3 balles ?! Et ma daronne qui s’est cassée le cul à m’élever comme un bon français, t’as pas honte de saloper son travail ? Tu devrais nous rembourser tout les efforts et les thunes qu’on met à essayer de se déguiser en bon français. Ça devrait être un impôt sur les gens comme toi pour rendre ce que tu dois aux gens comme moi. Mais t’es un clando, donc tu payes pas d’impôt.

Je sais que c’est pas bien de penser ça, mais je suis tout seul, et je bois tout seul alors c’est pas grave. Et c’est dans ma tête. Et puis la petite ronde d’hier, si elle était rentrée avec moi, je serai pas là en train de me dire tout ça. C’est de sa faute à elle aussi. Mais elle préfère le citoyen du monde, elle préfère la thune de ses parents et son « petit deux pièces mignon place de la Contrescarpe ». Sauf que, t’es bête, parce qu’il est étudiant en histoire. Il trouvera jamais de boulot avec son diplôme à la con.

Moi j’ai été malin, j’ai direct été m’inscrire en éco-gestion, pas de philo ou de psycho ou je sais pas quoi, et si je décroche mon Master, je pourrais bosser en audit ou dans la finance. Alors que ton citoyen du monde, il fera quoi ? Une thèse ? Pendant trois ans il sera payé que dalle ! Et papa, maman, y’a bien un jour où ils l’aideront plus.

A la sortie du BAC je voulais faire de la sociologie, j’aimais bien la S.E.S au lycée. Mais ma mère m’avait dit que c’était hors de question, qu’il fallait que je pense à l’avenir et qu’elle ne s’était pas faite suer à s’élever socialement pour que son fils devienne chômeur. Que je pouvais lire de la socio, mais que la socio ça te donnait pas un métier. Elle me file des sous pour l’appartement et les courses, alors je dois faire un peu ce qu’elle veut. Un parent ça veut toujours le meilleur pour son gosse en plus. Donc je suis allé m’inscrire en éco-gestion pour la respecter. Des fois je me dis que je suis un peu son salarié, à ma mère. Enfin pas vraiment, mais un peu quand même.

Je me vengerai un jour de toutes ces meufs. Un jour je serai vraiment un type qui en jette. J’aurai un boulot où tu fais des déplacements et tu vas partout dans le monde, comme le père de mon pote David. Je mettrai des costumes avec des Weston. Mon père en a eu une paire un jour.

Ce sera bien. J’aurais l’air d’être un dominant. Le dominant des dominants même. Et elles qui auront fini dans la classe moyenne, à se faire draguer par Jordan du service comptable ou par des intermittents du spectacle pseudo-engagés, alors elles rêveront d’un gars comme moi. Elles rêveront d’un type qui a une vraie position sociale, qu’est proprio, qui peut payer un weekend à Lisbonne et des places au théâtre en semaine. En attendant, pour me soulager, je pense à l’idée de leur faire mal, à les baiser en les tirant par les cheveux. Ce soir en rentrant, avant de dormir, je penserai probablement aux copines de Sophie comme ça.

Y’a du bruit dans la rue, d’un coup, et des voix. Ça a l’air d’arriver vers nous mais j’ai pas idée ce que c’est. Les deux gars regardent vers les copines de Sophie, et elles regardent vers le bout de la rue. L’une a sa cuillère dans la main et sa tasse n’est pas loin de ses lèvres. Mais elle s’est arrêtée en plein mouvement. Comme dans les films quand le temps est arrêté.

On voit un premier gars arriver, il a un pull à capuche gris, une casquette blanche et un cache nez noir, on voit presque que ses yeux. Il a un casque de scooter à la main. Il n’a vraiment pas l’air d’être venu là pour prendre un Coca.

Comme tout habitant de quartier pauvre, je sais faire la différence entre un clando et jeune de chez nous, ce n’est pas une question de couleur de peau, juste une question de fringues et de dégaine. Et là, tu vois que c’est un gars de quartier, pas un clando. En plus un gars de quartier qui a l’air énervé, ça se reconnait assez facilement.

Je l’entends hurler : « Il est là ! » Dans la seconde on entend des bruits de pas qui s’avancent vers nous en courant.

Les deux blédards se retournent d’un coup et regardent le mec qui vient de hurler. Celui qui est plus âgé a l’air attristé. Le plus jeune a le visage d’un chat à qui on aurait marché sur la queue. De l’autre côté de la rue, six mecs avec des dégaines similaires sont apparus. Je les vois pas bien, ils sont encore un peu loin, mais je crois que les deux blédards sont coincés. En tout cas, ils ne bougent pas.

La copine de Sophie a reposé sa tasse de thé. Je le sais car j’ai entendu le bruit de la tasse contre la petite assiette blanche. Elles se lèvent comme une seule personne et rentre dans le café. Dans la rue il ne reste que les deux gars sûrs d’eux et moi.

Le ciel est toujours aussi gris, mais l’air est devenu plus acre, plus amer. Un peu comme quand il fait très froid et que respirer picote les poumons. Mon cœur bat vite, comme souvent face à ce genre de situation. Je ne sais pas exactement ce qui va se passer, mais je sais qu’on entre dans la dimension du « Pas-Beau ».

Je sais reconnaître la dimension du « Pas-Beau » car je l’ai déjà vu trop de fois. J’ai pas besoin d’aller chercher des vidéos gores sur internet, dans mon chez moi, j’ai une grande fenêtre.

Je bois l’avant-dernière gorgée de ma pinte.

Celui avec la capuche qui a hurlé est rejoint par une douzaine d’autres gars, on voit le visage que d’un ou deux, les autres ont des écharpes de foot ou des cache-nez Quéchua.

Le cache nez Quéchua m’a toujours intrigué. C’est moche mais très commun et on en voit depuis des années. Quand les petits du quartier reviennent du foot, ils en ont souvent un. C’est un bonnet que tu peux aussi mettre en cache nez. A chaque fois que je vois un ado ou un gamin avec ce truc ça me fait sourire. Ça me rappelle quand on était gosse. Ma mère ne m’a jamais inscrit au foot. Elle disait que ce n’était pas fait pour moi. Maintenant que je suis adulte, je crois que c’est plutôt parce qu’elle ne voulait pas que je fréquente les autres gamins qui avaient des parents pauvres, pour pas prendre leurs manières et expressions. Le mercredi après-midi elle s’arrangeait pour que j’aille jouer chez Gabriel ou chez David, elle s’entendait bien avec leurs mères, et leurs mères ne travaillaient pas le mercredi. Alors je jouais chez eux toute l’après-midi. Morale de l’histoire, je suis plus un enfant Légo qu’un enfant foot.

Je remarque que l’équipe qui vient d’arriver a des gros bouts de bois et des casques. Sur le moment, je me surprends à me demander où ils ont trouvé du bois car y’a pas beaucoup d’arbres dans le quartier.

Ça se met à courir autour de nous d’un coup, l’équipe des deux côtés de la rue fonce vers les deux blédards. Les deux blédards courent vers nous. Et ça hurle indistinctement d’un peu partout, ça fait partie des bruits du « Pas-Beau ».

Un mec avec la moitié du visage caché par une écharpe du PSG passe devant moi en trombe et fait tomber une des chaises des copines de Sophie. Il saute, un pied en l’air, vers le blédard qui a l’air plus vieux. Il prend son pied de plein fouet sur la hanche et part valdinguer dans une voiture qui est garé là. Ça fait « Bonk » quand il percute la bagnole.

Les deux bouts de l’équipe se sont rejoints. Ils sont à ma gauche. Je dois être à une dizaine de mètres, les deux gars sûrs d’eux sont plus près.

Je regarde l’équipe avec un peu plus d’attention et remarque qu’il doit y avoir deux types qui ont la vingtaine et que tout les autres ont l’air plus jeune.

Le blédard qui était habillé à peu près proprement et qui s’est pris la voiture commence à crier : « C’est pas moi ! c’est pas moi ! c’est pas moi ! Ji te jure c’est pas moi ! » Je vois un des deux plus âgés l’attraper au col et lever son poing vers lui. Il se prend une droite et se plie en deux en tenant son visage.

Le blédard plus jeune tente de se cacher dans un coin de la devanture d’une boutique de mariage fermée. Comme s’il voulait passer au travers du rideau de fer. Mais il n’a pas de super-pouvoirs, et on est pas dans un film, alors il est coincé là. Son corps qui s’agite frénétiquement sur le rideau de fer provoque un bruit sourd et métallique en même temps. Ça remplit la rue. Le plus petit, qui a aussi l’air d’être le plus jeune de l’équipe le pointe du doigt et crie : « C’est lui, c’est lui, c’est lui ! » Il a une tête d’arabe. Il a un cache-nez et une capuche mais on voit qu’il est vraiment jeune. Il doit pas encore avoir 13 ans.

L’ensemble de l’équipe se jette d’un coup sur le blédard du rideau de fer. Certains essayent de l’attraper, d’autres foncent directement avec leurs pieds en direction de son torse, ou de n’importe quel bout de chair. Dans la cohue, certains se ratent et tapent directement dans le rideau de fer. Ca fait des gros bruits dans toute la rue, mais personne ne s’est mis à la fenêtre, il n’y a que nous.

Le blédard plus vieux en profite pour tenter sa chance et partir en courant. Un membre de l’équipe le remarque et essaye de lui faire un croche-patte. Il l’esquive de justesse et continue à courir en se tenant le visage d’une main. Son autre bras se balance d’avant en arrière pour l’aider dans sa course. Il fuit.

Le type sûr de lui, avec le Nez Aquilin et son mètre 90, se lève et avance lentement et sûr de lui vers l’équipe qui semble s’amuser de voir le jeune bledard paniquer et hurler. Pas besoin de comprendre la langue pour comprendre qu’il hurle pitié et supplie pour qu’ils le laissent partir.

Mais le Mektoub en a décidé autrement faut croire. L’équipe est autour de lui. Ils sont comme un chat qui serait en train de jouer avec une souris qu’il aurait éventré. Le chat, il pourrait l’achever, la souris, mais il fait durer le plaisir, il la laisse se vider et ramper. Cruel.

Ils le laissent paniquer, à essayer de traverser son rideau de fer, quand il essaye de partir, l’un le rattrape et lui flanque une droite ou un chassé pour le recoincer dans l’angle de la devanture.

Nez Aquilin arrive à leur niveau. Je le regarde avancer, et intérieurement je m’entends lui hurler qu’il est qu’un gros con, qu’il ne connait pas les lois qui régissent l’univers dans lequel on flotte.

Il commence à leur dire : « Attendez, attendez, pas à 20 contre 1, pas à 20 contre 1. »

Un des jeunes arrive vers lui, sa capuche est retombée en arrière dans le jeu du chat cruel et de la souris à moitié crevée. C’est un jeune noir avec les cheveux décolorés, ils sont presque blancs.

Nez Aquilin dit : « Nan mais là il est tout seul et vous êtes plein ! » Le noir à cheveux blancs est bien costaud, il lui dit juste « tu veux quoi toi ?! » et sans sommation lui flanque un gros poing dans la gueule.

Nez Aquilin tombe en arrière de son mètre 90. Il tombe sur le cul et se tient le nez. Le jeune lui beugle : « Casse-toi maintenant ! »

Ma voix intérieure continue sa diatribe : Je t’avais dit que tu étais con, Nez Aquilin ! Ça se voit à ta gueule ! Là, tu es en train de découvrir les vraies règles de la jungle urbaine. Tu découvres que la loi du Talion, elle n’existe pas, y’a pas de caméra, pas de coups de bâton pour dire que le show va commencer, pas de clap de fin, pas de générique. Un œil pour un œil c’est que dans la bible. Ici-bas, c’est la démonstration de la cruauté collective, la violence et l’escalade qui régissent le monde. Si au lieu d’aller te mêler de ça, tu m’avais payé un verre, je te l’aurais expliqué que la seule règle qui vaille est : « Chacun sa merde. » Mais la découverte de cette vérité insoutenable elle t’a couté un nez, et ça me semble être un mauvais calcul. T’aurais mieux fait de me payer une pinte à 2 balles 50.

Le jeu du chat et de la souris est terminé. Fin de l’entracte de la cruauté, place au spectacle de l’horreur.

Mon cœur bat toujours de plus en plus vite. Mes doigts sont crispés autour du verre de bière et j’ai mal aux jambes. Je lève mon verre plus haut que mon nez pour boire la dernière gorgée de ma bière et faire tomber les dernières gouttelettes. Je regarde l’équipe attraper le gars et le traîner vers une entrée de parking de l’autre côté du trottoir au travers du cul de mon verre. Même à travers cette fenêtre déformante, je vois le visage du blédard transformé par la terreur.

En le traînant vers l’entrée du parking, sa chaussure est tombée. Renversée sur le côté, elle est là seule au milieu de la route. Sa pompe on dirait un bateau qu’a chaviré. Un radeau de la méduse contemporain. On me l’avait jamais dit ça, ni à l’école, ni à la télé, ni à la maison. Personne ne prendra le temps de t’expliquer que le radeau de la misère, c’est une fausse TN paumée, achetée aux puces de Clignancourt, qu’est renversée sur le côté, dans une rue de la Goutte d’Or.

Je repense au fait qu’il n’avait pas de chaussette.

Je le vois disparaître vers cette grotte sombre tiré par les cheveux, il continue à beugler comme une bête qu’on égorge. J’ai un goût métallique dans la bouche.

L’équipe est rigolarde, j’entends leurs rires qui couvrent sa voix. Je ne supporte pas ce bruit immonde, le bruit de la joie de faire souffrir. Son pied nu vient de disparaitre dans le trou noir du parking.

Nez Aquilin est retourné s’assoir, le gros avec la barbe lui met la main sur l’épaule. Il a l’air désolé pour son pote. Moi non plus, je n’aime pas quand mes potes prennent des droites mais je n’aime pas non plus quand on me touche comme ça. Pour faire semblant de partager un truc avec toi. Je touche pas les gens, les gens me touchent pas. C’est plus honnête, plus hygiénique.

Nez Aquilin sort son téléphone de sa poche et je comprends qu’il appelle les flics.

Après quelques secondes d’accalmie on commence à entendre les coups pleuvoir, ça dure pas très longtemps, peut-être moins d’une minute. On écoute son hurlement continue, qui n’est entrecoupé que par le choc des coups de casques et de bâtons, et de pieds, et de poings qui s’abattent sur ce jeune corps de miséreux. Puis plus de hurlement, juste le bruit des coups et des rires. Une grosse voix s’élève, ce doit être un des plus âgés qui intime l’ordre suivant : « On le schlasse pas ! Ho ! Les gars ! J’ai dit on le schlasse pas ! »

Ils ressortent en courant, en se tenant par les épaules et en se tirant par la manche. Leurs rires stridents arrachent mes oreilles. J’ai envie de faire comme dans l’Odyssée, le bouquin là, quand les mecs s’accrochent au mat du bateau et se foutent de la cire dans les oreilles pour pas entendre les salopes de sirènes qui veulent les attirer dans l’eau pour les noyer.

Je suis en train de faire pareil que les marins de l’Odyssée mais dans ma tête. Je pense pas, c’est de la cire de cerveau, comme ça j’entends pas les sirènes et le reste.

Un dernier sort plus lentement que les autres. C’est le noir avec les cheveux décolorés. Il part avec une démarche lente et lourde. Il regarde Nez Aquilin et lui dit : « Toi, tu fais trop le fou, te mêle pas des affaires quand tu sais pas, sale batard ! Le gars il a touché une meuf de chez nous. »

Nez Aquilin n’a pas l’air de comprendre et reste avec son téléphone collé à l’oreille. De son autre main il tient son nez et du sang file entre ses doigts. Dans les films, le sang, il tombe goutte à goutte, comme si c’était de l’eau rouge. C’est pas vrai, le sang c’est très poisseux et ça te colle dessus comme de la glue avant de tomber. Son sang lui coule le long de la main, il remonte le long de sa veste. Sa veste ça a l’air d’être du daim. Elle va se tacher et le sang ça part mal.

Je pourrais le prévenir et lui éviter les frais de pressing, mais il m’a pas payé de bière, et je crois qu’il faut que Nez Aquilin intègre la notion du jour : « Chacun sa merde. »

Cheveux décolorés disparaît de la rue. Il part rejoindre ses potes de cruauté.

Le serveur du café sort et vient vers moi en me faisant un signe de la main au niveau de son visage. C’est le signe de la main qui veut dire « ils sont fous ». J’acquiesce d’un hochement de tête.

J’acquiesce mais au fond je suis pas d’accord.

Ils ne sont pas fous et je le sais. J’avais lu un truc quand j’étais ado qui disait que les rats et les humains, c’était les deux seuls animaux qui tuent par cruauté. Juste comme ça pour rien, pour se faire plaisir. Donc ils sont pas fous en fait, ils sont normaux, c’est de la sale race d’humain, c’est tout.

Je me lève et je me dirige vers le comptoir. Je titube presque, pourtant je suis pas bourré. Mais mes jambes veulent pas bien écouter ce qu’ordonne ma tête.

Je demande au barman un Kiss Cool. C’est un shot avec de la vodka et du Get 27. La vodka est une sous-marque dégueulasse alors le gout de la menthe le cache un peu. J’ai besoin de boire, mais j’ai pas non plus envie d’avoir un gout de détergeant à chiottes dans la gorge.

Les copines de Sophie sont dans l’entre-baillure de la porte. Elles regardent les deux gars sûrs d’eux. Deux d’entre elles ont les mains devant la bouche. Comme quand les petites filles font mine d’être choquées.

La troisième copine de Sophie vient au comptoir à côté de moi et demande un mouchoir. Je bois mon Kiss Cool d’une traite et ressort. Je la vois donner le mouchoir à Nez Aquilin en lui faisant un sourire compatissant. Il est toujours au téléphone avec la Police.

J’allume une cigarette et avance vers le parking, je traverse la rue et je croise sa chaussure solitaire qui l’attend au milieu de la route.

En y entrant, j’entends son râle, il respire difficilement. Je descends la pente du parking, il n’y a pas de lumière. Que le faible trait de grisaille qui s’estompe au fur et à mesure qu’on s’enfonce. Le râle se rapproche. La braise de ma cigarette donne un peu de lumière supplémentaire. Je distingue son corps par terre, mes yeux s’habituent et je le distingue sur le dos son torse se gonfle et dégonfle au rythme de sa respiration difficile. Ses membres que je devine ont l’air désarticulé, dans le mauvais sens, il me fait penser à un Action Man qu’on aurait laissé traîné sur le sol du salon et sur lequel on aurait marché.

Je lui dit doucement : « Tu m’entends ? » Il ne répond pas.

Je lui explique que je vais le changer de position. Je le tourne tout doucement sur le côté, comme on le ferait avec un enfant qui dort et qu’on ne veut pas réveiller.

Je le mets en PLS, comme on m’a appris à la Journée d’Appel à la Défense. Je prends sa main pour la mettre sous son visage. Elle est moite et molle, elle tombe presque. Je tiens ma cigarette avec les dents pour avoir les mains libres. La fumée me remonte dans le visage et me pique les yeux lorsque je me penche au-dessus de ce corps de souffrance.

Après l’avoir installé, je m’assois par terre à côté de lui. Le parking sent la pisse, l’essence et la crasse. J’écoute sa respiration.

Il y fait noir comme dans un four. Je distingue à peine la forme de son corps prostré au sol.

Au bout de quelques secondes, ma main attrape la sienne, qui était recroquevillée le long de son torse. Je lui masse doucement la main en me forçant à ne penser à rien. Je sifflote entre mes dents l’air d’une chanson qui n’existe pas et je me balance un peu d’avant en arrière au rythme de la chanson inventée.

Je reste là, à attendre. La notion de temps m’est toujours floue. Surtout quand je suis dans le noir.

Au bout d’un moment, je finis par entendre le bruit d’une sirène qui se rapproche.

Les lumières bleues et rouges apparaissent à la sortie du gouffre. Deux silhouettes avancent vers nous, une grosse voix demande si y’a quelqu’un. Je réponds qu’on est là, je lâche sa main et me lève. Ils arrivent à notre niveau et me dise « Bonsoir c’est la Police ». Je réponds « bonsoir ». Ils me demandent si c’est le gars qui s’est fait massacrer. Je réponds que oui… Puis un moment de blanc.

L’un des deux flics sort sa lampe torche et l’allume en direction du gars étendu.

Il met la lumière sur le haut de son corps, son visage est vers le sol, on ne le distingue pas, on voit que le haut de son crâne est enfoncé vers l’intérieur et qu’il y a du sang un peu partout.

Le flic avec la lumière fait un bruit avec sa bouche, comme un bruit de scepticisme.

Il se met à faire le tour du gars. Arrivé du côté de son visage, il sort un gant et l’enfile. Il se baisse doucement et tient le visage du gars pour le mater de plus près. Il met la lumière de la lampe torche en direction de la tronche du bledard et le regarde attentivement.

Au bout de quelques secondes il dit : « Ha mais je te connais toi… T’es un pointeur de Barbès ! »

Une seconde passe et il ajoute « Putain, si même moi j’ai du mal à te reconnaître… C’est qu’ils t’ont bien amochés ! » Une vraie réplique de bâtard de flic. Je te jure que ça s’invente pas, ils peuvent pas s’en empêcher. Comme les enfants et le fait de pas se foutre des trucs dans le nez.

L’autre flic lâche un rire. Juste un. Il a juste fait un ricanement. Mais je sais que ça veut dire « je te comprends ». Faut pas s’y tromper, ça veut pas dire « c’est marrant ». C’est un autre rire qui veut dire que « c’est marrant ».

Les flics ils font les gros durs avec leurs dégaines et leurs blagues de merde, mais je suis pas un demeuré. Je sais que c’est pas une blague pour rire. Le flic avec la lampe il a fait une blague pour pas chialer. Des fois je fais pareil sur les sujets qui me font trop mal. C’est pour ça que je sais qu’ils rigolent pas en fait.

Un vieux blanc qu’était bourré à côté de moi dans un café aux Abbesses un jour, avait dit à un autre vieux bourré blanc qu’il n’y avait que les humains qui pouvaient faire de l’humour, que c’était le propre du langage. En y repensant, c’est vrai que j’ai jamais entendu un pigeon, un rat ou un chien en train de se taper une barre.

Verdict, si le vieux bourré des Abbesses a raison, eux aussi ils veulent pas le savoir, mais ils sont de la sale race d’humain malgré eux. Je me dis tout de même que c’est des connards de faire ça, d’essayer de mentir en se cachant derrière une blague. On n’a pas le droit de prétendre qu’on est pas humain, c’est un pêché. Même les cathos, les juifs et les autres seraient d’accords. Le Schmitt’, tu veux me faire croire que ça te fait rien d’être payé une misère pour te confronter à la lie de l’humanité à longueur de journée ?

Dans ma tête je lui dis au flic avec sa lampe Mag Light : « T’es un éboueur d’humain, t’es là pour ramasser les merdes que la société fabrique. Et essaye pas de me la rentrer sans me caresser, j’ai une fenêtre, je vous vois, vous aussi. C’est pas un boulot qu’on accepte pour rien. C’est un sacerdoce ton truc. Tu fais pas ça par hasard. Tu fais ça parce que tu crois qu’on peut corriger le tir. Au fond t’es comme une putain de Miss France, tu crois qu’on peut arrêter de fabriquer des gens de merde et après on pourra vivre dans le meilleur des mondes. T’es pas WalkerTexas Ranger, t’es Candide avec un uniforme et un gun. »

Mais je dis rien. On est pas là pour tailler le bout de gras. Ça, ils le savent et je le sais. J’ai envie de sortir du parking et de reprendre une pinte. On laisse le gars en bas et on remonte vers la surface sans se parler. Un des flics sort son talkie et demande les pompiers.

De retour dans la rue, la lumière grise m’éblouit presque. Je fais l’effort de penser à rien et je commence à retourner vers le bar. Un des flics me rattrape et me demande mon identité et mes coordonnées. Je les récite machinalement. Il me rappellera si y a enquête ou si y a besoin.

Mon téléphone vibre. Je réponds. C’est un pote qui fait un truc plus bas dans le IXe avec des copines à lui qui sont en Socio à Paris 8. Je lui dis : « Réponds juste par oui ou non, parce que j’imagine qu’elles sont autour de toi, elles sont pas trop moches et elles sont célibs ? » Mon pote rigole, juste une fois, comme le flic. Il sait que c’est pas une vraie blague pour rire. C’est une blague pour pas chialer. Il me répond : « Ouais, si t’as le CV ».

Je coince le téléphone avec ma joue et je touche mes poches. Je sens la texture du billet froissé et foutu en vrac dans mon futal. J’avais pris 20 balles pour sortir. Je devais en claquer que 10, mais bon, ça passe.

Je me dis qu’au pire je gratterai le Citoyen du Monde s’il me manque quelques ronds pour terminer le mois. Il est cool pour ça, je peux pas dire le contraire.

Je dis à mon pote que je vais le rejoindre et que je suis pas bien loin. Juste un peu plus haut à moins de 15 minutes.

Un peu plus près du pôle nord.

Je retourne dans le bar. Je reprends une pinte que j’avale au comptoir le plus vite possible. Je demande l’addition. Il me dit 5€. Le gars est sympa il m’a offert le shot de Kiss Cool. Au moment de tendre le billet de 20, que je défroisse, je vois que ma main a du sang séché étalé un peu partout. C’est le sang de l’autre clando du parking. J’ai été con aussi, je savais que c’était crade et qu’il faut pas toucher les gens. Mais j’ai de la chance, je la tenais vers le bas, le sang n’est pas allé sur la manche de ma veste. Contrairement à l’autre avec son Nez.

Je me lave soigneusement les mains. Je vais pisser. Je remarque que je commence à tanguer légèrement d’avant en arrière en me tenant debout devant l’urinoir. La deuxième pinte bue en quatre gorgées a dû aider. Je me relave les mains, mais moins soigneusement.

En sortant du bar je vois que les flics sont partis et que le camtar des pompiers est arrivé. Ils mettent la civière avec le gars dessus à l’intérieur. Je regarde la scène les mains dans les poches. Je fais encore l’effort de penser à rien.

Le camion allume les lumières et la sirène. J’imagine qu’il va livrer son tas de chair abimé à l’hôpital La Riboisière. Au moment où il démarre, je vois que la pompe du mec est encore par terre. J’ai pas réussi à continuer à penser à rien. Alors, je me mets à courir après le camion. Mais le pompier qui conduit, il me voit pas. Il part à droite. Je continue à courir comme un con. Je le vois s’éloigner devant moi au loin. Je hurle à pleins poumons, à me faire péter la gorge, la trachée et tout le reste, je hurle de tout mon saoul : « VOUS N’AVEZ PAS PRIS SA POMPE ! HO JE TE PARLE ! SA POOOOOMPE ! PUTAIN ! »

Je vois que les copines de Sophie et les gars sûrs d’eux me regardent comme si j’étais fou depuis la terrasse. J’arrive plus à penser à rien alors je leur fais un doigt. Ils ont l’air surpris. Je me casse. Ils ont qu’à la lui ramener sa pompe. Moi j’ai déjà donné.

Je marche vite et sans me retourner. Je remets mon casque sur mes oreilles.

En redescendant la rue du Faubourg Poissonnière, qui m’emmène vers le IXe, la playlist est tombée sur Hugo TSR. C’est un nouveau morceau. Il s’appelle « Là-haut ».

A un moment dans la chanson il dit :
« J’me suis jamais rendu, j’résiste à ce monde en flux tendu
18ème merveille du monde, ne cherchez plus les jardins suspendus. »

J’ai les yeux humides, mais ça doit être l’air de la ville. Gris, poisseux et pesant.

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