Lorsqu’on on parle à son ennemi en public, c’est moins à l’adversaire qu’on s’adresse qu’à la foule des indécis, aussi ce texte n’est pas tant destiné aux anti-communistes bornés qu’à tous ceux qui voulant s’intéresser au marxisme, sont freinés par l’évocation permanente du goulag et de la surveillance généralisée.

Dans ses Cahiers de prison, Gramsci remarqua avec justesse qu’au contraire de ce que Marx avait supposé, la première révolution socialiste à aboutir n’a pas eu pour terreau un pays industrialisé et développé comme la France ou l’Allemagne.

Elle a eu lieu dans un vaste empire féodal, sans réelle bourgeoisie, très en retard sur l’Occident, que ce soit du point de vue de l’industrie que des institutions ; la Russie.

Gramsci propose l’explication suivante : pour obtenir le pouvoir, il faut le prendre là où il se trouve. Rien que de très banal, sauf si l’on considère, à juste titre, que les lieux de pouvoir ne sont pas les mêmes selon l’état de développement de la société capitaliste.

Pour prendre le pouvoir dans les pays orientaux (il distingue l’Occident de l’Orient sur la base de l’évolution de la société capitaliste et non pas sur un axe purement géographique, aussi les pays d’Amérique latine par exemple peuvent être qualifiés d’ « orientaux »), il suffit de s’emparer des appareils de l’État, ses institutions, son administration, etc… chose impossible dans les pays occidentaux où le pouvoir n’est pas concentré dans les mains de l’État, moins fort qu’en Orient, mais s’appuie sur la société civile, dans ce qu’il nomme « l’état intégral », né et consolidé avec les phases successives de la révolution industrielle :

« En Orient, l’État était tout, la société civile était primitive et sans forme ; en Occident, entre l’État et la société civile, il existait un juste rapport, et, derrière la faiblesse de l’État, on pouvait voir immédiatement la solide structure de la société civile. L’État était seulement une tranchée derrière laquelle se trouvait une chaîne solide de fortifications et casemates »

C’est à partir de ce constat que Gramsci développe ses concepts d’Hégémonie culturelle et de guerre de mouvement/guerre de position.

La révolution Russe est donc intervenue dans un pays où le pouvoir était concentré dans les mains d’un État autoritaire. La plupart des maux qu’on impute à l’URSS sont en fait le fruit d’une inertie historique dont les réalisations étaient déjà ancrées dans la société tsariste.

Et ça, c’est Marx lui-même qui nous permet de le comprendre avec sa conception matérialiste de l’histoire dans laquelle la notion d’infrastructure et de superstructure explique le développement de la société : pour rappel, l’Infrastructure est relative à la production, ce sont les forces productives (machines, outils etc) et les rapports de production (salariat, société de classe etc). La Superstructure, quant à elle, désigne les idées qui structurent la société, c’est donc la philosophie, la politique, la religion, la justice, etc.

Marx considère que l’Infrastructure détermine la Superstructure, qui en retour aura pour fonction de justifier les rapports de production :

Mais l’évolution de la Superstructure est relativement lente, elle ne change pas radicalement à la moindre évolution des forces productives et des rapports de production, il faut bien l’envisager sur des temps plus ou moins longs. Aussi, la Katorga tsariste précède le goulag soviétique, le NKVD puis le KBG sont les descendants de l’Okhrana et avant elle de l’Opritchnik et l’antisémitisme de la société soviétique est tout simplement celui de la société Russe depuis l’Empire tsariste comme en attestent les pogroms.

 

C’est pourquoi le réactionnaire Soljenitsyne m’amuse un peu quand il se plaint du goulag tout en faisant l’apologie du tsarisme, lequel tsarisme en est l’inventeur.

Quant à l’absence de leviers démocratiques en URSS, doit-on vraiment rappeler la nature autocratique de l’Empire?

Et tout ceci, Hedrick Smith, qu’on peut difficilement accuser d’être un fieffé communiste, en faisait le constat en 1972 dans Les Russes :

« Sous le communisme, les masses brandissent des portraits des membres du Politburo ; sous les tsars, elles élevaient des icônes :
La censure frappant des œuvres d’un Pouchkine, l’exil sibérien d’un Dostoïevski, la publication illégale, en Occident, d’œuvres tardives de Tolstoï, tout cela préfigurait la répression actuelle des penseurs non conformistes. »

On peut donc supposer que si une révolution de type socialiste devait un jour avoir lieu en Europe occidentale, ce serait sans doute depuis la Superstructure démocratique. Point de goulag, de pogroms, de NKVD en somme.

À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

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