Je sais que le sujet du rapport de la gauche avec la religion fait grand bruit ces derniers temps. On a beaucoup reproché à Usul et tout un pan de la gauche qui se revendique du marxisme d’avoir fait l’autruche quant à l’affaire Mila par exemple. Aussi, je me suis dit qu’il était peut-être nécessaire de faire un point rapide sur la position de Marx à propos de la religion, car je lis et j’entends beaucoup de choses qui m’étonnent à ce propos, que ce soit sur ce réseau ou ailleurs.

Marx évoque la question religieuse pour la première fois dans sa thèse de doctorat consacrée à l’épicurisme titrée Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure dans laquelle il réfute toute rationalité à la religion et affirme la nature réactionnaire de celle-ci. D’après lui, si Dieu existe dans l’esprit de certains, c’est pour occuper les lieux qui n’ont pas encore été comblés par la raison. Il est donc important de lutter contre la religion qui n’est autre qu’un pilier de l’esprit réactionnaire.

Mais ceci n’est que la première étape de sa pensée puisque sa lecture de Feuerbach le pousse à envisager l’idée que la religion ne s’effacera pas d’elle-même avec l’apparition de la raison. La cause est simple ; la religion est une aliénation dont on ne peut pas se défaire aussi facilement. Et ça, on l’explique très bien grâce au concept de Superstructure et d’Infrastructure développée plus tard par Marx :

Notre monde contemporain nous le prouve d’ailleurs très bien puisque beaucoup de gens croient en Dieu et en toutes sortes de choses saugrenues malgré la science. Voici un exemple :

Aussi, puisque Dieu est l’affirmation que propose la religion pour expliquer le monde, Marx y oppose la négation de Dieu au profit de l’affirmation de l’homme, c’est-à-dire l’athéisme, qui se veut produire l’homme désaliéné. Et c’est ici que les choses vont devenir un peu plus compliquée car Marx va plus loin que ce simple mouvement de négation et propose une double négation qui aboutit au refus de l’athéisme. Non pas qu’il fasse volte-face, mais parce qu’il considère qu’il faut dépasser l’athéisme.

Il faut le dépasser car l’athéisme en tant que négation du divin se positionne de facto par rapport à la religion en tant que médiation entre les hommes et le fait religieux. Il s’oppose ainsi à l’idée d’un état athée dans Le Manuscrit de 1844 :

« L’homme, même s’il se proclame athée par l’entremise de l’Etat, c’est-à-dire, même s’il proclame l’Etat comme athée, cet homme demeure encore embarrassé de religion, du fait même précisément qu’il ne se reconnaît lui-même que par un détour, à travers un moyen terme. »

Il s’oppose ainsi à l’idée jacobine du philosophe Bruno Bauer qui postulait dans La question juive l’idée que les croyants (les juifs en l’occurrence) doivent renoncer à leur religion afin de bénéficier du statut de citoyen. Marx lui répondra d’ailleurs dans article polémique devenu célèbre Sur la question juive.

Ainsi, d’après Marx la science a pour bénéfice de réfuter toute religion et par conséquent, tout athéisme. Ce qu’il convient d’atteindre désormais, c’est la connaissance scientifique de l’homme devant quoi s’efface la position face au divin. À partir de 1844 donc, Marx n’évoque plus beaucoup la question religieuse qui ne figure donc pas parmi les grands thèmes abordés dans Le Capital.

C’est toutefois au cours de cette année qu’il écrit dans sa Contribution à la Critique de la philosophie du droit de Hegel une phrase devenue célèbre :

« La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple »

On impute généralement cette raréfaction de la critique de la religion au fait qu’il s’agissait pour lui d’un élément de la base philosophique qui devait servir ses théories socio-économiques. Il développe ainsi son concept d’Idéologie (cf. L’idéologie Allemande) dans lequel se range la religion mais aussi la négation de la religion : il s’agit de deux idéologies. Plus surprenant en apparence, l’humanisme en tant que religion de l’homme est aussi une idéologie.

Marx n’est pas anti-humaniste mais il sait que l’humanisme ne suffit pas à comprendre et expliquer de manière scientifique l’évolution de nos sociétés. C’est ce qui le pousse d’ailleurs à développer son Matérialisme. Voilà pourquoi l’athéisme d’État – qu’ont développé des nations qui poursuivaient l’idéal communiste comme L’URSS ou la Chine – n’est qu’un expédient qu’il convient de dépasser, celui-ci ne pouvant, on a compris pourquoi, constituer une finalité.

Marx refuse catégoriquement d’offrir pour base à la révolution une quelconque idéologie religieuse et lui substitue avec force la connaissance scientifique de la société. C’est pourquoi un mouvement révolutionnaire ne doit jamais se draper d’un sentiment de religiosité. C’est-à-dire faire passer la notion de foi religieuse dans la lutte politique dont l’aboutissement serait de facto; le fanatisme, Lequel fanatisme s’il arrivait au pouvoir, deviendrait finalement un régime de terreur. Et c’est là un des reproches que je fais à titre personnel aux gauchistes, spécialement ceux qu’on appelle vulgairement les SJW, je pense à leur pratique de l’anathème (le fameux « cancel« ).

En conclusion, si l’athéisme figure bien au cœur de la pensée de Marx, il ne s’agit pas d’un de ses fondements théoriques puisque le marxisme n’a pas vocation à être une anti-religion. Marx ne met pas son doigt dans le trou du cul d’un quelconque dieu parce que Dieu n’est pas. @UsulduFutur aurait donc été plus inspiré de rappeler que Marx ne met pas son doigt dans le trou du cul d’un dieu quelconque parce que ce dieu n’est pas, mais que les menaces subies par Mila sont le fruit d’une aliénation religieuse, que tout marxiste sérieux doit combattre.

À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

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1 commentaire

  1. Si je comprends bien la conclusion, Marx est critique des dogmes religieux plutôt que du sentiment religieux en elle-même ?
    Cette pensée a été écrite lors d’une période qui voyait le sentiment religieux être en déclin ( comme les différences entre nations qui lui feront croire à une disparition rapide de celles-ci ), pourtant nous voyons qu’il s’est trompé.

     » Notre monde contemporain nous le prouve d’ailleurs très bien puisque beaucoup de gens croient en Dieu et en toutes sortes de choses saugrenues malgré la science.  »

    Pourtant on remarque aujourd’hui que si les religions  » mainstream  » ont moins d’adeptes, la religiosité se retrouve partout : dans la politique, dans la technologie, la science justement, la nature.
    Marx avait lui-même de la foi dans la mécanique et l’industrie.

    Un changement des rapports de production et de structure serait-il véritablement un moyen de combattre le sentiment religieux ? Ou bien la foi ( envers un Dieu, une idée, une technique pour Ellul ) est un besoin de l’être humain ?

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