Je dédie cet article à tous mes abonnés de droite.

À chaque fois que je parle de nazisme sur Twitter, je me fais systématiquement alpaguer par des abonnés de droite qui viennent me dire que les nazis étaient socialistes. Après tout, le nom de leur idéologie est littéralement « national-socialisme ». Nous allons discuter un peu cette affirmation comme quoi les nazis seraient socialistes.

Le socialisme, c’est quoi ?

Le but du socialisme est d’obtenir l’égalité sociale entre les travailleurs. Ceux qui se disent socialistes voulant réduire les inégalités sans abolir le capitalisme sont parfois appelés péjorativement « socialistes conservateurs » ou « socialistes bourgeois » par les marxistes, ou encore « Hollande dégage » et « hé enculé » comme termes plus récents désignant un parti réformiste qui a très mal tourné.

Tout d’abord, on a les réformistes (aussi appelés « sociaux-démocrates ») qui veulent abolir le capitalisme par des réformes en passant par des moyens légaux. Ce sont souvent eux qui seront qualifiés de « socialistes » et auront des partis à ce nom.

Comme autre courant socialiste, on a aussi le communisme qui vise à abolir la propriété privée et collectiviser les moyens de production tout en abolissant le salariat. Le but est de prendre la tête de l’ « Etat bourgeois » par une révolution puis de se servir de l’appareil d’Etat pour changer la société, exproprier la bourgeoisie et défendre la Révolution. Et ensuite, l’Etat est censé disparaitre de lui-même, en théorie.

On a enfin les anarchistes sociaux (à distinguer des anarchistes de droite), qui veulent abolir l’Etat qu’ils voient comme toujours oppresseur et – en général – abolir la propriété privée ou en tout cas la limiter très grandement. On a quelques anarchistes qui défendent la petite propriété, tout de même.

Voilà en gros les trois grands courants du socialisme. Bien sûr ils se divisent tous en sous-courants qui se mettent tous bien joyeusement sur la gueule. Il y a quelques points communs entre tous ces types de socialisme.

  1. La croyance en la lutte des classes. Croire en la lutte des classes c’est le fait de penser que dans toute société, les gens luttent en permanence non pour leurs intérêts privés mais d’abord pour les intérêts de leur classe sociale, consciemment ou non. On peut croire en la lutte des classes sans être socialiste – le concept vient même d’historiens libéraux – mais on ne peut pas être socialiste sans croire en la lutte des classes, car ce concept est central dans ces idéologies.
  2. La croyance en l’égalité des humains. Puisque le socialisme poursuit une quête d’égalité des hommes, les socialistes partent du principe que la plupart des différences entre les hommes ne sont pas innées mais sont liées à des constructions sociales, notamment liées aux classes sociales et au degré de développement. On a quelques exceptions comme Georges Vacher de Lapouge, militant marxiste du Parti Ouvrier Français puis de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, qui a développé les thèses de Gobineau et croyait en la suprématie de l’aryen sur le juif, ses thèses ont d’ailleurs un peu influencé les nazis. Mais bon à part quelques racialistes de cette époque très précise, en règle générale pour les socialistes les hommes sont naturellement égaux et devraient l’être socialement.
  3. La critique du féodalisme, de l’esclavagisme et du capitalisme, puisque ce sont des systèmes inégalitaires par essence.
  4. L’idée de progrès technique. Pour le socialiste, l’histoire avance vers le progrès social et malgré des périodes parfois difficiles, le monde est de mieux en mieux grâce au développement et aux sciences, et il est inutile de vouloir revenir en arrière car si le capitalisme est oppressif, ce qu’il y a avant l’est tout autant ou encore plus. Les anarcho-primitivistes font peut-être exception à cette règle, et encore ils sont très critiqués par la plupart des anarchistes et sont de toute façon très peu nombreux.
  5. La démocratie ou la dictacture du prolétariat. Pour les socialistes, la société utopique à atteindre est démocratique. Tous n’ont pas la même démocratie en tête, bien sûr. Pour certains ça passe par un Etat démocratique, parfois avec un système centralisé, parfois avec un système décentralisé. Pour d’autres ça passe par l’autogestion des travailleurs. Pour certains ça passe par un système mixte entre tout ça. Les socialistes pensent que sous le capitalisme, il n’y a pas de démocratie, même avec un suffrage universel, mais qu’une oligarchie ou dictature de la bourgeoisie.

Les faux socialistes selon Karl Marx et Friedrich Engels

Dans la partie III du Le manifeste du parti communiste, Marx et Engels distinguent les différents mouvements socialistes et décrivent certains mouvements comme étant faussement socialistes.

Le socialisme féodal est, pour Marx et Engels, un courant réactionnaire qui se prétend socialiste. Le socialisme féodal critique la bourgeoisie, mais ne comprend pas bien la marche de l’histoire. Sa critique principale du capitalisme est une critique superficielle de l’industrialisation, et derrière sa critique du capitalisme se cache une glorification du monde féodal.

« Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l’avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l’histoire moderne était toujours assurée d’un effet comique.

En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d’attirer à eux le peuple; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont s’ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire irrévérencieux. […]

Quand les champions de la féodalité démontrent que le mode d’exploitation féodal était autre que celui de la bourgeoisie, ils n’oublient qu’une chose : c’est que la féodalité exploitait dans des circonstances et des conditions tout à fait différentes et aujourd’hui périmées. Quand ils font remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat moderne n’existait pas, ils n’oublient qu’une chose : c’est que la bourgeoisie, précisément, a nécessairement jailli de leur organisation sociale.

Ils déguisent si peu, d’ailleurs, le caractère réactionnaire de leur critique que leur principal grief contre la bourgeoisie est justement de dire qu’elle assure, sous son régime le développement d’une classe qui fera sauter tout l’ancien ordre social. […]

Rien n’est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l’ascétisme chrétien. Le christianisme ne s’est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l’Etat ? Et à leur place n’a-t-il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l’Eglise ? Le socialisme chrétien n’est que l’eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l’aristocratie. »

Vient ensuite le socialisme petit-bourgeois, lui aussi réactionnaire. Les petits bourgeois sont des gens qui possèdent des moyens de production mais ne sont pas assez riches pour s’affranchir du travail. Ainsi, ils sont menacés par les grands capitalistes et la centralisation du capital mais ont aussi des intérêts de propriétaires. Ils oscillent entre prolétariat et bourgeoisie.

« Le socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d’une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d’extermination industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.

A en juger toutefois d’après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de production et d’échange, et, avec eux, l’ancien régime de propriété et toute l’ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force les moyens modernes de production et d’échange dans le cadre étroit de l’ancien régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l’un et l’autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique. »

Puis il y a le socialisme Allemand, mais ça ne va pas nous intéresser pour cet article. Et enfin, il y a le socialisme conservateur plus communément appelé « socialisme bourgeois » (ou aujourd’hui nommé « gauche caviar »). Le socialisme bourgeois, c’est ça :

« Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.

Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière, d’organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l’on est allé jusqu’à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.

Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »

En gros, le socialisme bourgeois consiste à balancer quelques miettes aux travailleurs dans le but conscient d’éviter qu’ils se révoltent (à l’époque de Karl Marx, on pourrait citer le français Lamartine) et à repeindre le capitalisme en rose pour que ce soit plus joli.

Le NSDAP d’Adolf Hitler

Ce qui tranche complètement avec le socialisme, c’est d’abord le fait que les nazis soient racistes et veulent des traitements différents selon la race et la « pureté raciale » des individus et veulent aussi, comme chacun sait, exterminer certaines populations (juifs, tziganes, etc) et nettoyer la « race aryenne » de ses individus « dégénérés » (homosexuels, handicapés de naissance, témoins de Jéhovah, communistes, métis, drogués, etc). Les nazis ont des projets politiques inégalitaires par essence, et parlent de lutte des races avant de parler de lutte des classes. Pour la grande majorité des nazis, la lutte des classes n’existe même pas dans leur logiciel.

Le nazisme, comme toutes les idéologies qu’on assimile plus moins aux idéologies fascistes, apparait dans un contexte de crise du capitalisme et de remise en question du libéralisme économique ainsi que des philosophies qui y sont plus ou moins liées. Les nazis sont de fervents antilibéraux qui croient en l’intervention de l’Etat dans l’économie, et qui vont effectivement beaucoup y intervenir.

Le nazisme est-il anticapitaliste ? Pas vraiment. Certains idéologues du nazisme vont clairement s’afficher anticapitalistes, surtout avant 1933. Mais leur critique du capitalisme est extrêmement superficielle comparé à ce que faisaient Marx et Engels quelques décennies avant. Un des grands économistes du NSDAP est Gottfried Feder, et sa principale critique du capitalisme concerne la « finance juive ». Pour faire simple, la critique socialiste du capitalisme se base avant tout sur une critique de l’exploitation au travail et des inégalités. La critique nazie du capitalisme se base avant tout sur « y A dEs jUiFs dAnS lA fInaNcE, rEgArDeZ c’EsT uN cOmPloT jUiF ». Effectivement, il y en a, mais les nazis vont enrober tout ça derrière du complotisme simpliste et très peu parler d’infrastructures du capitalisme.

Gottfried Feder finit par devenir président du conseil économique du parti en 1931, mais puisqu’il critique le capitalisme et accuse énormément de capitalistes d’être juifs ou de faire partie d’un complot juif, le NSDAP perd du soutien de la part de très grands industriels. Tous les aristocrates et bourgeois qui sont dans les hautes-sphères du parti font pression sur Hitler pour qu’il soit écarté. Après 1933 il devient sous-secrétaire d’Etat (donc ne dirige pas grand chose, c’est un peu une Marlène Schiappa de l’époque mais au lieu de séduire les féministes il est là pour séduire les ouvriers) et après la nuit des Longs Couteaux de juin 1934 il se retire de la vie politique.

Le NSDAP est aussi un parti populiste, ce pourquoi il est souvent rapproché à tort au socialisme. Le populisme, c’est le fait d’avoir une représentation du monde où vous opposez « le peuple » aux « élites ». Et ça peut décrire énormément d’idéologies qui ne mettent pas les mêmes concepts derrière « peuples » et « élites ». Pour un socialiste, « le peuple » ce sont les prolétaires et une partie des petits bourgeois tandis que « les élites » c’est la haute-bourgeoisie. Pour les nazis, « le peuple » c’est le peuple allemand, celui de race aryenne, qu’il soit ouvrier ou aristocrate tandis que « les élites » c’est la « finance juive », les démocrates libéraux et les francs-maçons. Et cette opposition ne se fait même pas dans une logique de recherche d’égalité puisque les nazis sont aussi élitistes dans la mesure où ils veulent un pouvoir très fort et des hiérarchies strictes : seulement, le haut de la hiérarchie ne doit pas comporter de juifs ou de malades et doit être purement aryen. Les nazis veulent instaurer une sorte de méritocratie, mais une méritocratie est basée sur la pureté raciale. Ils justifient cela avec une lecture raciste biaisée et anachronique de La République de Platon.

Les discours populistes du nazisme – qui reprennent parfois certains codes ou certains termes des communistes pour toucher la population ouvrière – attirent à la fois des gens de groupuscules ouvriers d’extrême-droite mais aussi des gens venus du SPD (parti socialiste allemand). Cela va créer une « aile gauche » du parti, on l’a vu avec Gottfried Feder mais il y a aussi les frères Strasser, Ernst Röhm et plus largement la Sturm Abteilung (SA), organisation paramilitaire du parti dans laquelle figure la branche la plus anticapitaliste du parti. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’aile gauche des SA va chercher à avoir plus d’indépendance et à prôner une « seconde révolution » qui a pour but de débarrasser l’entourage d’Hitler des aristocrates et des bourgeois capitalistes afin de mener une politique sociale. Lors de la nuit des Longs Couteaux, cette aile gauche du parti sera massacrée sous la décision d’Himmler, Göring et Heydrich.

https://www.monde-diplomatique.fr/local/cache-vignettes/L890xH674/IMGMAN01-51-c8dbc.jpg?1512045579

Gregor et Otto Strasser sont deux frères qui viennent du SPD (Parti Socialiste Allemand) puis militent au NSDAP et qui font partie des grandes figures de cette aile gauche. Pour Otto Strasser, la prise de pouvoir des nazis doit se faire par une alliance avec les communistes. Mais suite au krach de 1929, Hitler souhaite que le NSDAP se calme sur les discours anticapitalistes afin de privilégier un rapprochement avec les grands industriels et l’Eglise catholique. Otto quitte le NSDAP pour créer son propre parti, le Front Noir. Le Front Noir est persécuté par le régime nazi dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir et Otto Strasser est obligé de fuir en Autriche puis en Tchécoslovaquie puis au Québec. Gregor, lui, reste dans le parti et tente de convaincre les industriels de faire des concessions sociales. Il sera assassiné lors de la nuit des Longs Couteaux. Durant toute sa vie, Otto Strasser prône la « dislocation des sociétés industrielles » par le démantèlement des usines et la diminution de la population des villes par un retour au monde rural. Ce n’est pas du tout progressiste puisqu’il vante un énorme retour en arrière sur le plan technique : on est dans du « socialisme féodal ».

L’aile gauche du NSDAP est constituée soit de socialistes bourgeois qui veulent donner quelques concessions aux travailleurs sans remettre en question en profondeur les structures du capitalisme – comme les sociaux-démocrates, d’où viennent beaucoup de nazis et de fascistes italiens – soit des socialistes féodaux qui regrettent l’industrialisation et veulent revenir en arrière. Et cette aile gauche a de toute façon été écartée puis purgée dès le début du règne d’Adolf Hitler.

En 1944, Ludwig von Mises, défenseur du capitalisme et du libéralisme classique, va écrire un paragraphe qui va devenir un énorme cliché libéral qui dure encore de nos jours :

« Huit des dix points [du Manifeste du Parti communiste] ont été exécutés par les nazis avec un radicalisme qui aurait enchanté Marx. Seuls deux points n’ont pas encore été complètement adoptés par les nazis, à savoir l’expropriation de la  propriété foncière et l’affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État (point n°1 du Manifeste) et l’abolition de l’héritage (point n°3). Cependant, leurs méthodes de taxation, leur planisme agricole et leur politique concernant la limitation des fermages vont chaque jour dans le sens du marxisme. »

Les 10 points sont les suivants :

  1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’Etat.

  2. Impôt fortement progressif.

  3. Abolition de l’héritage.

  4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

  5. Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat, au moyen d’une banque nationale, dont le capital appartiendra à l’Etat et qui jouira d’un monopole exclusif.

  6. Centralisation entre les mains de l’Etat de tous les moyens de transport.

  7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d’après un plan d’ensemble.

  8. Travail obligatoire pour tous; organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture.

  9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel; mesures tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.

  10. Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Combinaison de l’éducation avec la production matérielle, etc.

Bon, en gros, qu’est-ce que les nazis ont accepté dans ces 10 points ? Ils ont accepté l’éducation gratuite et l’abolition du travail des enfants… ce qui avait déjà été accepté par la bourgeoisie d’autres pays plus avancés et ce dès le XIXe siècle, éducation qui répond aussi à un vrai besoin pour la société de l’époque et qui est nécéssaire à l’endoctrinement des masses. Et puis l’éducation obligatoire nazie, c’est aussi envoyer des gamins aux jeunesses hitlériennes. Je ne suis pas franchement sûr que ce type d’éducation ait été l’idée que Karl Marx et Friedriche Engels avaient en tête en écrivant le point n°10.

Le point n°2 sur l’impôt progressif existait déjà dans des pays capitalistes comme la France qui avait un impôt progressif sur le revenu depuis 1914. Le point n°4 sur la confiscation des biens des émigrés et des rebelles, c’est un point tout à fait normal qu’on retrouve chez tous ceux qui changent radicalement la société au point qu’ils y ait des révoltes en opposition, on trouvait déjà ça sous la Première République.

Les points n°5, 6, 7 et 8 sont là simplement ce que voulaient les communistes car leur dictature du prolétariat passait par un certain étatisme. Les nazis, eux, font aussi de l’étatisme dans une logique antilibérale mais dans le but de sauver le capitalisme et non de le détruire. Mais ça reste de l’étatisme donc il n’y a rien d’étonnant à les voir faire ces quatre points.

Et comme le dit si bien lui-même Ludwig von Mises, les nazis n’ont pas appliqué l’expropriation foncière et l’abolition de l’héritage. Et c’est dommage, parce que c’est justement ce qui est le plus important dans le communisme et plus généralement dans les idéologies socialistes. Hé oui, elle est là l’entourloupe : Ludwig von Mises laisse croire que dans ce programme, les 10 points ont la même valeur. Or non, le plus important c’est justement ces deux points, car c’est avec ça qu’on abolit le capitalisme, puisque le capitalisme est fondé sur la propriété privée et le salariat. Le reste, ce sont des mesures sociales ou étatistes qui sont nécéssaires au socialisme mais qui, prises seules, peuvent être totalement compatibles avec le capitalisme.

De plus, Marx et Engels précisent que ces seules mesures sont insuffisantes pour établir un régime communiste. Ils donnent simplement les 10 points qui, selon lui, doivent TOUS s’appliquer aux pays voulant sortir du capitalisme, mais qu’ils ne suffisent pas et doivent être complétés par des mesures spécifiques au contexte donné. Voilà ce qu’ils précisent juste avant de donner ces 10 points :

Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.

Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays. Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application.

Avec tous ces éléments, voyez qu’on est finalement assez loin d’un Hitler qui serait un marxiste qui s’ignore.

Image

Le Parti Socialiste, summum du socialisme bourgeois ?

François Mitterrand

Le Parti Socialiste de François Mitterrand n’est pas socialiste puisqu’il est keynesien. Le keynesianisme c’est une école économique qui prône l’intervention de l’Etat dans l’économie et critique l’économie de marché libérale. C’est en grande partie à cause du Parti Socialiste que beaucoup de gens croient aujourd’hui que le point principal réclamé par les socialistes est l’intervention de l’Etat dans l’économie – alors qu’il y a les anarchistes qui sont socialistes et contre l’Etat – et qu’il suffit d’un Etat interventionniste pour qu’on ne soit plus dans un système capitaliste.

François Mitterrand, une fois au pouvoir en 1981. Au début, le gouvernement fait quelques mesures sociales comme donner la cinquième semaine de vacances dès 1982, augmenter le SMIC de 10%, nationaliser les 36 plus grandes banques de dépôt et certaines industries, mettre un impôt sur les grandes fortunes, abroger la loi anti-casseurs qui donnait une responsabilité collective à tous les manifestants lorsqu’il y avait de la casse, étendre les droits du travail, créer des Zones d’Education Prioritaires, baisser le temps de travail à 39 heures, mettre la retraite à 60 ans. En plus il fait des réformes qui ne coûtent pas un sous au Capital mais qui sont un peu cools comme abolir la peine de mort, créer une fête de la musique, ou légaliser les radios libres. Bref, le peuple de gauche est content, même si Mitterrand n’a pas aboli le capitalisme et n’est pas un vrai socialiste, au moins ça va mieux.

10 mai 1981: pourquoi Mitterrand a gagné - L'Express

Mais en mars 1983, gros changement de ligne : la politique de relance est un échec et on passe au tournant de la rigueur. En 1984, il y a une libéralisation de l’audiovisuel. A partir de 1986, Mitterrand lance une politique de privatisations dans un contexte de cohabitation où Jacques Chirac est premier ministre. L’Etat se désengage peu à peu des affaires économiques. Le Parti Socialiste, qui n’avait pas grand-chose de socialiste à part un étatisme (modéré) qu’il partageait avec les communistes, se désengage peu à peu de l’économie. Et en attendant, le chômage continue d’augmenter drastiquement. En 1988, Mitterrand est réélu et décide de ne plus privatiser mais de ne pas nationaliser non plus. Michel Rocard, ministre socialiste, crée le RMI la même années puis fait une loi favorisant les actions philanthropiques. On essaie de faire en sorte que malgré le chômage grandissant, les gens n’aient pas besoin de se révolter. On est loin du point n°8 de Marx et Engels sur le travail obligatoire pour tous, puisqu’il n’y a plus assez d’emplois. Les revendications de gauche réclamant du travail pour tous cèdent le pas à un gouvernement qui donne quelques aides pour acheter la paix sociale.

Sur la même période, le Parti Socialiste lance des initatives contre les discriminations. Non pas que ce soit illégitime d’en parler, mais avec le recul on voit bien que tout cela ne s’est pas fait dans une logique internationaliste mais plutôt dans une logique « gNéé Le fN iL eSt mEcHant », car c’est à ce moment-là que le FN va servir à diviser la droite et à faire un bel épouvantail pour la gauche. Et puis parce que ça permet de se donner le beau rôle à peu de frais, même quand on fait partie de la classe des exploiteurs. Je rappelle le passage du Manifeste :

« Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.

Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière, d’organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l’on est allé jusqu’à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.

Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »

François Hollande

Sous le mandat de François Hollande, les privatisations partielles ont lieux dès 2012 : on continue le désengagement de l’Etat. En bon socialiste bourgeois, il tente de donner des concessions au bas-peuple en taxant à 75% les revenus de plus d’un million d’euros par an, mais il échoue lamentablement puisque le conseil constitutionnel refuse. Evidemment, il devait probablement s’y attendre, le but était de faire une grosse promesse impossible à respecter pour ensuite dire « j’ai voulu le faire mais on m’a empêché ». Il se donne le beau rôle à peu de frais. Et puis finalement, ce furent les classes moyennes qui trinquèrent. En 2016, François Hollande lance une réforme du code du travail consistant à le raccourcir, je doute que ce soit très socialiste comme réforme.

Conclusion

« Oui mais les dépenses publiques ? On vit dans un Etat socialiste, regarde les dépenses publiques ! Et les impôts ! » Si à ce stade de l’article vous en êtes encore là, vous avez sûrement très mal lu. Le socialisme, ce n’est pas qu’un peu d’étatisme et quelques dépenses publiques, ça va beaucoup plus loin. Peut-être que nous ne vivons pas dans l’Etat le plus libéral qui soit, mais nous sommes plus en voie de libéralisation (désengagement progressif de l’Etat) qu’en quête d’un modèle socialiste (recherche d’égalité sociale entre les hommes). Ce que vous avez eu jusque là, c’est du socialisme bourgeois : on fait quelques mesures sympas qui coûtent pas un sous au Capital (par exemple le mariage homosexuel dans le cas de François Hollande) et on achète la paix sociale en distribuant des aides pour que le chômeur ne se révolte pas et que le travailleur qui se fait taxer devienne économiquement libéral, en fustigeant un soi-disant « Etat socialiste d’assistés de merde » parce qu’il en a marre d’être étouffé sous les impôts. Et malheureusement, ce travailleur, souvent mal informé, comprend qu’effectivement l’Etat lui ponctionne de l’argent pour une politique antisociale (qu’on fait passer pour une politique sociale) mais ne comprend pas qu’il se fait aussi extorquer sa plus-value au travail et qu’il a peut-être plus d’intérêts en commun avec le chômeur qu’avec le riche bourgeois ultralibéral.

Budget 2019 : le gouvernement fait le choix de favoriser les ...

À propos de l’auteur

Animateur en maternelle, étudiant avec une licence d'histoire, adhérent à la CGT et à République Souveraine, habitant de Saint-Etienne du Rouvray.

Vous pouvez également aimer :

1 commentaire

  1. Dans l’idéologie sociale-démocrate , est-ce que tout les travailleurs seraient traités de la même façon ou il y aurait une meilleur qualité de vie pour ceux qui ont un meilleur rendement ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code