Clouscard et l’univers magique

Dans Le capitalisme de la séduction publié en 1981, Michel Clouscard développe le concept d’ « univers magique » dès le premier chapitre. Dans la « société de consommation » (Clouscard critique ce terme mais l’utilise entre guillemets par simplicité), l’enfant est éduqué dès son plus jeune âge à devenir non pas un travailleur mais un consommateur. L’éducation devient alors de plus en plus permissive.

Clouscard parle d’ « usage magique » et de « magie moderne » pour désigner les nouvelles technologies qu’on peut utiliser très facilement, en appuyant sur quelques boutons, et qu’on peut utiliser sans ne rien connaitre de leur fonctionnement. Il prend l’exemple de la voiture qu’on utilise sans connaitre la mécanique ou de la télévision qu’on utilise sans connaitre le fonctionnement d’un tube cathodique. Aujourd’hui, cette magie moderne est décuplée avec l’utilisation de nouvelles technologies faciles à prendre en main au point que même un enfant peut les utiliser. Autrefois un enfant pouvait très facilement utiliser un objet complexe comme la télé, maintenant il peut aussi très facilement utiliser des smartphones encore plus complexes pour aller sur Tik Tok ou Snapchat. L’enfant apprend d’ailleurs souvent plus facilement et plus rapidement l’usage de nouveaux objets de consommation que ses parents ou ses grands-parents, ce qui a tendance à toujours surprendre les plus vieux de la famille.

« Lénine disait que le communisme c’est l’électricité plus les soviets. Le capitalisme, c’est l’électricité plus la magie fonctionnelle. Autrefois, l’usage d’un progrès était encore une technique d’usage. Longtemps, l’instrument de libération a entrainé de dures contraintes. Un travail d’usage autre que le travail de production. Il y avait comme un échange symbolique, entre le travail qui permettait l’usage et la fonction libératrice de celui-ci. »

Pour faire simple, Clouscard nous dit qu’en dehors de leur travail, les gens font de moins en moins d’efforts pour utiliser un objet de loisir, puisqu’il suffit d’appuyer sur un bouton. Par exemple, au XIXe siècle, si vous vouliez écouter de la musique à la maison… hé bien il fallait la jouer soi-même sur le piano familial (pour peu qu’il y en ait un à la maison). Cet apprentissage se fait sur un temps long, avec un grand effort intellectuel mais aussi physique (quand je dis physique c’est au sens de dressage du corps, pas au sens d’une activité endurante : pour jouer du piano il faut acquérir un certain doigté). Aujourd’hui, si vous voulez écouter de la musique chez vous, vous avez votre Smartphone et vos écouteurs ou votre ordinateur et vos enceinte qui vous permettent d’écouter de la musique sans aucun effort physique et intellectuel. De plus en plus de gens n’ont aucun loisir qui soit impliquant intellectuellement ou physiquement. Et quand ils en ont, cela représente généralement une part assez réduite de leur quotidien.

Avec cette consommation sans effort, le consommateur oublie que derrière son objet de consommation il y a des travailleurs. Lorsqu’il utilise Tik Tok, le consommateur ne voit ni les programmateurs, ni les modérateurs ni les publicitaires qui gèrent l’application, ni les ouvriers asiatiques et les mineurs africains qui permettent la fabrication de son portable, ni les grands complexes logistiques qui font transiter les smartphones jusqu’à son Apple Store local. À moins qu’il soit bien informé ou travaille dans ces secteurs, le consommateur oublie la production. Comme un enfant. Et comme un enfant, il vit comme si toutes les marchandises autour de lui tombaient du ciel. Tant il oublie le travail de production, il ne connait pas le temps de travail nécessaire à la production d’une marchandise, et ne peut donc même pas mesure grossièrement sa valeur d’usage. Cela peut rendre le consommateur perméable aux pires arnaques (payer 120€ un jean qui n’a coûté que 2€ de production, par exemple) tout comme cela peut lui donner une illusion de gratuité. On voit très bien ça par exemple avec tous ceux qui, à force de télécharger illégalement des musiques en un clic ou d’en écouter gratuitement en échange de 5 secondes d’attention sur une pub, considèrent cette marchandise comme gratuite. Comme si elle était sortie ex nihilo, par magie. Et c’est ce phénomène qui va créer un « univers magique » autour du consommateur.

« Le capitalisme veut que nous restions jeunes et que nous soyons comme des enfants ! Le travail des uns sera l’éternelle adolescence des autres. »

L’enfant et l’adolescent sont donc plus en plus éduqués dans cet « univers magique » technologique où ils n’ont aucun effort à produire et cet univers magique continue même dans l’âge adulte. On a à côté de ça une éducation « à la cool » avec de moins en moins de contraintes, car sous le capitalisme d’après-guerre une éducation avec trop de contraintes est vue comme de l’autoritarisme conservateur, y compris par vous qui lisez cet article et par moi. Aucun de nous deux ne supporterait une éducation telle qu’on en donnait dans les années 30, celle avec les gifles au moindre faux pas, le contrôle parental de la vie sexuelle de l’adolescent (et surtout de l’adolescente), les punitions corporelles publiques à l’école, les colos de scouts ou les jeunesses hitlériennes. Cette éducation « à la dure » préparait les jeunes hommes à la discipline du service militaire – dans un climat où la mobilisation générale était possible – et les jeunes femmes aux tâches ménagères, et les deux sexes au travail. L’éducation moderne permissive est toute aussi aliénante – et, à l’époque de Clouscard, toute aussi genrée – mais elle prépare à la consommation.

L’univers magique de l’enfance, puisqu’il a de moins en moins de limites et se poursuit dans l’âge adulte, infantilise les adultes. En les infantilisant et en leur donnant tous les plaisirs en « appuyant sur un bouton », il les rend impatients, capricieux et accros à toute stimulation facile du cerveau, comme des enfants. L’adulte doit s’amuser sans arrêt comme un enfant. Bien sûr l’adulte n’a pas forcément les mêmes amusements qu’un enfant, certains loisirs lui sont même réservés, mais on se retrouve avec de plus en plus d’adultes qui ont une psychologie d’enfants pourris-gâtés.

Cultures jeunes et jeunisme

Les années 50-60 voient l’émergence d’une « culture jeune », très liée à la culture de masse et aux contre-cultures avec des éléments culturels qui viennent majoritairement des États-Unis. La culture jeune des années 60 c’est les jeans, le rock, les bandes dessinées, le cinéma américain, le cannabis. Et plus tard la culture jeune de la génération suivante c’est le disco, la synthpop et Canal+ puis plus tard ça devient le rap, les réseaux sociaux et les jeux vidéos. À chaque génération, la culture jeune est souvent au début critiquée voire rejetée par les vieux conservateurs ou réactionnaires, mais malgré ces quelques critiques, depuis la fin des années 60 il y a un véritable jeunisme où les vieux cherchent à imiter la culture jeune, consciemment ou non.

Le jeunisme est dû à la promotion de ce qui est « cool« . Ce qui est « cool« , c’est ce qui est à la mode et souvent récent. Le « cool« , c’est le jeune subversif qui fait évoluer les codes culturels. Les adultes voulant rester « cools » doivent donc imiter les adolescents et intégrer leurs influences culturelles. « Il faut garder son âme d’enfant » devient presque une injonction tacite.

Un âge adulte devenu plus tardif

Peu à peu au fil de l’histoire, l’âge adulte est devenu de plus en plus tardif au fil du temps. Au Moyen-Âge, les jeunes quittaient le foyer familial vers 14 ans. Au XIXe siècle, les jeunes restent plus longtemps chez les parents, notamment dans les familles ouvrières où on attend généralement le mariage pour quitter le domicile familial. En attendant, le jeune travaille pour aider financièrement sa famille.

Au cours du XXe siècle, la durée de scolarisation gratuite et obligatoire augmente peu à peu, ce qui pousse les jeunes à rester de plus en plus longtemps chez leurs parents sans travailler dans un emploi, les rendant financièrement totalement dépendants de leurs parents. De plus, la massification de l’université fait qu’une partie des jeunes étudiants restent plus longtemps chez leurs parents sans emploi. C’est à cause de ce phénomène qu’apparaissent les crises d’adolescence puisqu’à cet âge l’individu se voit suffisamment rationnel et développé pour être indépendant, mais il vit sous la dépendance de ses parents. C’est aussi probablement en partie en réaction à ce phénomène d’adolescents sous la tutelle de leurs parents que les parents ont été obligés d’adopter une éducation permissive « à la cool« , car une éducation trop autoritaire peut souvent gravement empirer la crise d’adolescence.

On se retrouve donc avec des individus qui vivent de plus en plus longtemps avec un statut d’ « enfant » puis de « jeune adulte » et qui n’apprennent que tardivement à être indépendants de la tutelle de leurs parents.

Comment tout cela se traduit ?

Les sociétés occidentales sont donc traversées par ces trois phénomènes évoqués plus tôt :
– L’univers magique moderne tel que conceptualisé par Michel Clouscard ainsi qu’un développement de l’industrie du divertissement.
– Un jeunisme culturel.
– Un retard de l’âge adulte.

Ces trois facteurs font qu’on se retrouve avec des adultes qui sont, à 30 ans, enthousiastes dès qu’un film Marvel sort et qui considèrent ça comme du grand cinéma. On se retrouve aussi avec de plus en plus d’adultes capricieux et impatients incapables de s’exprimer rationnellement, des adultes qui ne savent pas supporter l’ennui qui se retrouvent aliénés par des jeux sur smartphones qu’ils sortent systématiquement dès qu’ils doivent attendre plus de deux minutes. Et on a évidemment avec des adultes incapables de développer des relations comme des gens matures. C’est comme ça que se développe des mouvements comme les incels et les féministes radicales de Twitter et leur slogan #MenAreTrash, dont le mot d’ordre de ces deux groupes est de chouiner contre le sexe opposé par frustration. Hé oui, vu que l’adulte immature est impatient et capricieux, il ne supporte pas d’avoir des inconvénients dans son couple ou de traverser des périodes où il n’arrive pas à séduire et avoir des relations sexuelles. Cela rend l’adulte immature frustré et crée chez lui un ressentiment envers le groupe social qui ne cède pas à ses caprices, dans ce cas présent ce groupe social ce sont les personnes de sexe opposé de son entourage.

Je ne vais pas faire la liste des exemples de problèmes que je pense liés à cette infantilisation des consommateurs car ce serait probablement trop long. Mais vous avez compris l’idée, et, vous savez quoi ? On est tous un minimum touché par ces choses-là. Maintenant, à vous de chercher à devenir plus matures.

À propos de l’auteur

Animateur en maternelle, étudiant avec une licence d'histoire, adhérent à la CGT et à République Souveraine, habitant de Saint-Etienne du Rouvray.

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1 commentaire

  1. Pour des marxistes vous n’analysez pas beaucoup ici les conditions économiques qui ont pu amener à une adolescence prolongée/entrée tardive sur le marché du travail, en laissant ça uniquement au soin de la culture et du soft power américain. C’est dommage, l’article est intéressant, j’en lirais presque Clouscard.

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