Dans certains textes de ses Écrits corsaires – des articles parus dans le journal Corriere della Siera – Pier Paolo Pasolini traite par endroits du fascisme et de l’antifascisme des années 70, dans l’Italie des années de plomb. Les Lettres luthériennes sont aussi l’occasion de lire quelques lignes à ce propos, avec notamment une phrase qui sert souvent à formuler une critique radicale de l’antifascisme contemporain : « Le fascisme peut revenir sur scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme. » Elle est limpide n’est-ce pas ? Eh bien pas tout à fait à vrai dire.

Par « antifascisme », ce qu’entend Pasolini ce n’est pas tout à fait les acabistes de Twitter, mais l’antifascisme archéologique, qui combat un fascisme lui-même archéologique pour détourner le regard du capital. Fascisme, archéologie ? Qu’est-ce à dire ? Nul besoin d’aller courir les traces du Fascismosorus Rex, le fascisme archéologique c’est celui qui a cessé existé en tant que force politique et ne reviendra pas. On pourrait débattre de cette assertion en ce qui concerne certains pays, certes, mais Pasolini parle de l’Italie. Pour être très clair, par « fascisme archéologique » il parle de l’Italie mussolinienne, ses faisceaux de combat, son totalitarisme et son culte de la personnalité, etc. Quand Pasolini écrit que « le fascisme peut revenir sur scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme », il ne dit pas, comme on peut le lire sur Twitter  ou l’entendre chez Zemmour – qui prête ce genre de citations à Churchill – que les antifas ont des méthodes fascistes et que, de facto, ils sont fascistes. Ce qu’il dit est plus grave encore :

« Il existe aujourd’hui une forme d’antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d’antifascisme réel. Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui ou, du moins, de ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C’est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos. »

En menant le combat contre rien – à la façon d’un Don Quichotte ferraillant contre des moulins à vent – cet antifascisme fait un bruit assourdissant et masque celui d’un autre fascisme plus sourd (au sens de manifestation larvée).

Kabbale-kabbalah: Don Quichotte au Lapin Agile.

Hier on a parlé de cette superbe saillie de Léo Lefrançois, je la réutilise car c’est littéralement un cas d’école de ce qu’il ne faut pas écrire si l’on veut être pris au sérieux.

Qui sont les fameux fachos qu’il faudrait taper ? On se rend bien vite compte que le facho, c’est celui qui pense mal (pas comme moi en somme), fût-il un nostalgique du régime mussolinien (un authentique fasciste donc) ou un honnête homme amusé par les histoires de non-binarité et qui l’exprimerait sur les réseaux sociaux. Vote-t-il à gauche ? Facho quand-même. On voit bien le peu de sérieux qu’offre cette grille de lecture.

Si Pasolini se plaignait dans les années 70 que l’antifascisme s’attaque à un fascisme disparu, on peut en 2020 constater que l’antifascisme de certains s’en prend à un fascisme qui n’existe même pas et n’a jamais existé. En élargissant jusqu’à l’éclatement le spectre de compréhension de ce dernier. C’est en fait le meilleur moyen de rendre ce concept si vague qu’on soit incapables de le discerner lorsqu’il pointe – ou non – le bout de son nez. C’est d’ailleurs pour ça que rien ne les fait bloquer plus rapidement que quand on leur demande ce que signifie pour eux le terme « facho ».

In fine, pour Pasolini l’antifascisme bon teint est le meilleur allié du fascisme qu’il ne dénonce pas, et selon Pasolini ce nouveau fascisme, encore pire que le précédent, c’est la nouvelle société de consommation de moins en moins conservatrice malgré qu’elle soit dirigée par le parti Chrétien-Démocrate. On dira plus simplement le capitalisme, le libéralisme-libertaire où « le totalitarisme de la consommation est pire que celui du vieux pouvoir ».

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Car la force de cette « société de consommation » est d’avoir modifié en profondeur les cultures du monde et de les avoir fondues dans une acculturation absolue, aberrante. Et celle-ci avait besoin d’écarter toute opposition par l’anathème, le refus de la critique, la condamnation de toute parole contraire et l’exile de toute pensée illibérale : contre le libéralisme économique, contre le libéralisme-libertaire. Aussi, bien que le combat soit mal engagé, et comme l’écrit si bien Pasolini :
« Il faut lutter avant tout contre la fausse tolérance du nouveau pouvoir totalitaire de la consommation, en s’en écartant avec toute l’indignation du monde ! »
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À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

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