Qu’est-ce que le gauchisme ?

Tout d’abord je tiens à préciser que l’usage ici fait du terme « gauchiste » n’est pas celui qu’on emploie dans son sens désormais commun, qui vise à désigner ce qu’on appelle communément l’extrême-gauche, ou même toute la gauche. Je l’emploie plutôt à la façon de Lénine dans un sens disons, actualisé. Le gauchiste, pour Lénine, c’est celui qui, s’employant à renverser la société capitaliste, refuse tout compromis au bénéfice de la seule et sainte Révolution.

En 1916 dans Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Lénine dit :

« Quiconque attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. […] La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement : sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible. Et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme. »

J’ajouterai qu’aujourd’hui le gauchiste c’est aussi celui qui paradoxalement a abandonné la lutte authentique pour se complaire dans une posture, exclusive et confortable. Oui, je vais vous parler des révolutionnaires de Twitter et de l’université.

Le cybermilitantisme du gauchiste et la recherche de pureté idéologique

Ce qui frappe aussitôt, c’est la virulence avec laquelle ces héros de la gauche autodiag s’expriment. La virtualité du réseau social aidant, ils se permettent par le verbe ce qu’ils n’oseraient par le geste. Appels à la violence, fétichisation de la lutte physique, apologie de la radicalité, surutilisation de reductio ad Hitlerum, calomnies, harcèlement et doxxing (parfois jusqu’au suicide), victimisation excessive, sophismes par association sortis de nulle part, utilisation du cadre militant pour des guerres d’égo : tout y passe. Aucune bassesse n’est trop basse pour eux.

C’est très commode d’exprimer tout ça à l’abri de son média et de son petit milieu universitaire. En réalité, ces gauchistes ne seront jamais confrontés à ce qu’ils fantasment car souvent, ce sont des bourgeois en mal de sensations ou des marginaux paumés qui romantisent la lutte et la révolution, quand ils ne sont pas de simples socialistes bourgeois tels que définis par Karl Marx et Friedrich Engels. Léo Lefrancois par exemple, est de notoriété commune un grand bourgeois élevé dans la soie, entre Deauville, Levallois-Perret et son école de journalisme fort coûteuse. C’est tout à fait charmant le romantisme révolutionnaire, mais quand on a 13 ans. Passé cet âge c’est juste du gauchisme crasse. Car oui, si l’on veut vraiment révolutionner la société, il faut rassembler du monde, ça ne se fait pas tout seul.

Or, ces individus n’ont aucune chance de mobiliser quelque communauté que ce soit puisqu’ils refusent systématiquement de débattre ou dialoguer avec les individus qui ne pensent pas exactement comme eux. Mais ont-ils vraiment les idées de leurs propos ? On peut en douter, ce sont plutôt des libéraux-libertaires très peu au fait des questions sociales et qui finiront sans doute par s’enfoncer toujours plus confortablement dans leurs privilèges de classe. Souvenez-vous des militants  estudiantins de mai 68 les plus bruyants qui se la jouaient plus à gauche que toute la gauche, et bien ce sont pour une bonne part devenus des gros bourgeois repus, tout à fait favorables à Macron et fort satisfaits de l’économie de marché telle qu’elle existe aujourd’hui. Guy Hocquenghem s’occupe d’eux dans Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. Dominique Pagani, ancien élève de Michel Clouscard, raconte très bien ce phénomène :

Sur Twitter les nouveaux gauchistes prônent donc des méthodes radicales mais, paradoxe absolu, bloquent toute pensée contraire. Dans cet hermétisme total, il leur est désormais possible d’étaler leur pureté idéologique à la face de leurs amis, eux-mêmes idéologiquement purs.

Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée (2011).

Leur volonté est – à l’évidence – moins d’œuvrer pour les idées qu’ils affichent que s’ériger en parangons de vertu. C’est très narcissique ; le message est « regardez-moi, aimez-moi ». Et bien pour ma part, je pense qu’on devrait plutôt leur cracher dessus. Ce ne sont pas des militants. Un militant use de sa force dialectique et rhétorique pour convaincre. Son but est de croiser le fer face à son ennemi. Lorsqu’on refuse le débat pour se complaire dans ses idées, j’appelle ça de l’onanisme. Vous imaginez Lénine qui bloque les méchants sur Twitter et va se rouler en boule à la moindre contradiction ? C’est tout à fait saugrenu, parce que les authentiques militants, ils militent de façon active.

Lénine lisant son thread dans son safe-space en non-mixité choisie.

Ce sont des dangereux en un sens, car quand Léo Lefrançois fait le malin à base de « il faut taper les fachos », il peut potentiellement influencer des gamins qui vont se retrouver dans des rixes et prendre un mauvais coup. C’est déjà arrivé, souvenez-vous de Clément Méric. Ce sont des dangereux qui éloignent la gauche de sa défense des travailleurs au profit d’une sensation vécue depuis son salon, confortablement installés dans leurs postures morales et leur radicalité de façade.

Une fausse pureté idéologique qui cache un incroyable confusionnisme

Et ne nous y trompons pas, à la première occasion intéressante, ils changeront de boutique, comme l’écrivait déjà Lénine en 1920, il y a cent ans, et comme nous l’ont prouvé les étudiants soixante-huitards les plus « radicaux ». Plus récemment, on a vu aussi aux USA Kimberlé Crenshaw, inventrice de l’intersectionnalité, appeler à voter Elizabeth Warren face à Bernie Sanders. Elisabeth Warren est une reaganienne libérale anticommuniste qui s’est convertie tardivement à une critique petite-bourgeoise de la finance, puis est rentrée dans le rang en rejoignant Hillary Clinton. Le summum de l’anticapitalisme, les amis. Voilà ce que nous dit Lénine dans La maladie infantile du communisme (le gauchisme) :

« L’instabilité de ce révolutionnarisme, sa stérilité, la propriété qu’il a de se changer rapidement en soumission, en apathie, en vaine fantaisie, et même en engouement « enragé » pour telle ou telle tendance bourgeoise « à la mode », tout cela est de notoriété publique. Mais la reconnaissance théorique, abstraite de ces vérités ne préserve aucunement les partis révolutionnaires des vieilles erreurs qui reparaissent toujours à l’improviste sous une forme un peu nouvelle, sous un aspect ou dans un décor qu’on ne leur connaissait pas encore, dans une ambiance singulière, plus ou moins originale. »

Si pour vous Lénine c’est trop vieux parce que ça date d’il y a 100 ans, ou alors que c’est trop autoritaire parce que LES 1000 MILLIARDS DE MORTS DU COMMUNISME, je vais finir sur une citation de l’anarchiste Murray Bookchin qui vient de son petit texte Anarchisme social ou anarchisme lifestyle :

« Pas moins que le marxisme et les autres socialismes, l’anarchisme peut être profondément influencé par l’environnement bourgeois auquel il prétend s’opposer, en conséquence l’accroissement de « l’intériorité » et du narcissisme de la génération yuppie ont laissé leur marque sur beaucoup de radicaux avérés. Aventurisme improvisé, bravoure personnelle, une aversion pour la théorie étrangement proche des bases antirationnelles du post-modernisme, célébrations d’incohérences théoriques (pluralisme), un engagement essentiellement apolitique et anti-organisationnel à l’imagination, au désir, et à l’ecstasy, et un enchantement intensément auto-orienté voué à la vie de tous les jours, reflète le glas que la réaction sociale a prise sur l’anarchisme américano-européen au cours des deux décennies passées. »

Conclusion

Nous avons affaire à des gens qui se croient purs idéologiquement mais sont en réalité perméables à des idéologies libérales et atlantistes (si elles se montrent sous un vernis progressiste) ou réactionnaires (si elles sont musulmanes et se disent contre l’islamophobie). De plus puisqu’ils se croient purs et seuls représentants de la gauche sur Terre, ils se permettent tous les débordements les plus inutiles, contreproductifs voire malsains pour satisfaire leur manque d’aventures ou leurs caprices égocentriques. La plupart étant éloignés du monde du travail et/ou des classes populaires, ils ne comprennent pas l’importance de l’élaboration d’une conscience de classe qui nécessite d’arrondir les angles dans la manière de présenter son idéologie. Pour les plus embourgeoisés d’entre eux, ils n’ont jamais entendu parler de syndicalisme et rejetaient les gilets jaunes lors des premières semaines du mouvement. Leur manque de connaissances scientifiques, historiques et philosophiques n’aide en rien et les pousse vers une lecture du monde simpliste, moralisatrice, dangereusement manichéenne, et surtout – et c’est là leur différence avec les gauchistes d’avant – racialiste. Le mélange d’inculture, de manichéisme et d’hystérie et de sources intellectuelles douteuses fait que, dans un monde où les médias vont de plus en plus vite et où les réactions militantes se font de plus en plus « à chaud », ils sont incapables de construire une idéologie cohérente et finissent par se ridiculiser à cause de leurs énormes contradictions qu’ils refusent de questionner.

Le niveau est quand même incroyablement bas… Voilà donc l’avant-garde intersectionnelle.

À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

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1 commentaire

  1. Toujours un plaisir de lire tes proses Charlucescu. Tu es taquin mais tu as un regard très intéressant et tu développe bien tes idées. Tu écris bien mais cela reste accessible! J’attends les prochaines!

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