Il est significatif que les théories foireuses des intersectionnels proviennent majoritairement des États-Unis, un pays dont la bourgeoisie est l’héritière de la morale protestante assez puritaine (les fameux WASPs : White Anglo-Saxon Protestants). J’émets l’hypothèse, toute spéculative, que les modes de contrition morale imposés par les intersectionnels et autres wokes sont moins le fruit d’un travail critique et intellectuel que d’une éthique protestante, comprise dans l’esprit du capitalisme, pour pasticher Max Weber. Cette éthique, c’est celle de Luther et Calvin qui postulent donc la contrition, la « douleur intérieure et détestation du péché » mais aussi l’attrition, c’est-à-dire la honte de ce péché et la crainte suprême du châtiment éternel. C’est par l’attrition, par la honte que le croyant chemine vers la grâce.

Morales du grand siècle est un ouvrage de Paul Bénichou qui étudie les rapports qu’entretiennent les conditions morales et sociales au regard du jansénisme dans l’œuvre de Racine, entre autres. Il y dit :

« La doctrine de la grâce efficace repose sur une représentation particulièrement sombre du péché originel et de la chute qui l’a suivi. La doctrine de la grâce efficace est liée à une certaine attitude accusatrice à l’égard de l’humanité, et elle est l’achèvement spéculatif et métaphysique plutôt que la source. »

La thèse du péché originel woke, c’est celle de l’homme blanc qu’on enjoint à se repentir éternellement pour des actions qui précèdent son existence par exemple, et sa chute résonne comme le son d’une statue qu’on ébranle. À propos de statue, je lis en ce moment Les fiancés d’Alessandro Manzoni, on y trouve ce passage, amusant au regard de notre époque :

« Cette statue [celle de Philippe II] n’est plus là, par une aventure singulière. Un jour, cet soixante-dix ans environ après ce que nous rapportons ici, on lui changea la tête, on lui ôta des mains son sceptre, que l’on remplaça par un poignard, et l’on mit à la statue le nom de Marcus-Brutus. Ainsi arrangée, elle demeura là deux ans peut-être; mais un matin, des gens qui n’avaient pas de sympathie pour Marcus-Brutus, et même devaient avoir contre lui quelque rancune secrète, jetèrent une corde autour de la statue, la mirent bas, lui firent mille outrages; mutilée, réduite à un tronc informe, ils la traînèrent, les yeux saillants, tirant la langue, par les rues, et lorsqu’ils furent bien harassés, ils la firent rouler je ne sais où. »

Aussi, je suppose que vous avez remarqué à quel point ces gens enjoignent sans cesse les autres à demander pardon, « checker ses privilèges » comme ils disent avec force anglicisme. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces théories sont reprises et suivies majoritairement par la petite et moyenne bourgeoisie en ce qu’elles établissent un ordre de représentations au sein duquel la faute est morale et non matérielle. Car oui, on peut se repentir à peu de frais d’une faute morale, mais la faute matérielle, celle de la bourgeoisie accapareuse de richesses, se paie comptant. En occultant de manière systématique les rapports de classes et de domination économique au profit de pseudo-fautes immanentes à certaines catégories d’individus, les progressistes wokes se payent le luxe de désigner le fautif et d’écarter la faute véritable de leur propre classe en manipulant les faits, l’histoire et la morale.

Contre le libre-arbitre – pour filer la métaphore chrétienne – qui voudrait que chacun soit estimé selon ce qu’il pense, dit et fait, les intersectionnels de tous poils nous donnent à croire que nous sommes fautifs par essence. De l’essence pour ma part, j’estime qu’il faut cesser d’en asperger le brasier de l’essentialisme dont seuls savent se tirer les classes réellement dominantes, au détriment des classes laborieuses. Renverser des statues, ce n’est pas renverser le capitalisme. La contrition, c’est la mort.

À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

Vous pouvez également aimer :

1 commentaire

  1. Si vous parlez anglais, cet article traite très exactement de ça. C’est l’interview d’un auteur Américain qui propose l’idée que les États-Unis vivent dans une période de « post-protestantisme ».
    En résumé, la culture « woke » s’inscrit dans le fonctionnement du « protestantisme majoritaire » qui structurait les états-unis jusqu’aux années 1990. Il fonctionne comme une église avec ses élus, son dogme, sa vision morale des choses, son excommunication (la fameuse « cancel culture »), ses pécheurs (les « oppresseur ») qui doivent se repentir, etc… Il compare également la logique derrière fameuse « culpabilité blanche » au concept de péché originel. Cela justifie le refus du débat puisqu’on ne défend plus une position politique, ou une opinion, mais la Vérité, qui n’est pas encore apparues a tous.
    La différence avec le « protestantisme majoritaire » c’est qu’au lieu de circonscrire ça à l’église et au dimanche matin, cela s’applique à l’ensemble des sujets politique et de la société, et à chaque heure du jour et de la nuit.
    https://www.spiked-online.com/2020/08/14/wokeness-old-religion-in-new-bottle/amp/?__twitter_impression=true&fbclid=IwAR1n0gU9LSJvR-VySJayjsL_wNmksSi3UxVCuELf-oam3kcjRgVB45Kys00

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code