Chez les internautes actuellement il y a quatre grandes forces en présence :
– Les « SJW », jeunes qui sont un peu sectaires et se basent sur l’intersectionnalité.
– Les gauchos patriotes-universalistes ou internationalistes-marxistes à l’ancienne, qui en général sont à la ramasse en ce qui concerne Internet.
– La « fachosphère », c’est les différentes tendances de ce qu’on nomme l’extrême-droite, ça va du lepénisme au monarchisme en passant par le néofascisme et le soralisme. C’est la famille politique la plus variée, puisqu’on y fout tout ce qui est un peu trop conservateur ou réactionnaire aux yeux de gens de gauche, le concept de « fachosphère » ayant été formé par la gauche.
– Les libéraux, bon eux ils ont pas vraiment besoin de militer – ou du moins pas de la même manière que les deux premiers groupes – car leur idéologie c’est plus ou moins l’idéologie dominante. Ils ne sortent de leur trou que pour râler quand y a un mouvement social, pour dire que la France est encore un pays trop étatique à leur goût, ou pour soutenir leur politicien préféré quand l’horrible bolchevik Mélenchon ou la vilaine pétainiste Le Pen menacent la Raie Publique tous les 5 ans.

Et les « fachos » de la « fachosphère » ils ont tout compris à Internet. Ils ont tout compris à la manière dont il fallait diffuser son discours, utiliser les réseaux, faire de l’humour, avoir de la visibilité. Et je leur tire mon chapeau, politiquement c’est rondement mené. Je dirai que la « fachosphère » est la première a avoir vraiment su s’implanter sur Internet où la gauche est arrivée tardivement (et en général, elle n’a su s’implanter qu’avec le soutien du CNC et de médias mainstreams). Les fachos ont façonné les codes du militantisme politique sur Internet, que ce soit sur les blogs, les réseaux sociaux, les forums ou sur Youtube.

Chez les jeunes les plus politisés (ceux qui vont vraiment suivre l’actualité, voire se dire militants), il y a deux grandes tendances : les « SJW » c’est-à-dire les intersectionnels, et les « fachos » de divers courants.

Les premiers fonctionnent en bulles très fermées : on bloque vite, on interdit (ou au moins on voit de manière suspecte) les « fréquentations » avec toute personne de droite, on « cancel » et on ne fait pas bien la différence entre un social-chauvin du PCF et un lepéniste. Vous en avez forcément déjà vu. Ça crée une relative homogénéité idéologique même si à cause du narcissisme des petites différences et leur identitarisme bizarre, ils trouvent toujours le moyen de faire des scissions. Ça doit leur venir d’un ancêtre lointain trotskyste.

Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée (2011).

Les seconds c’est l’inverse. Il y a peu de « canceling » d’extrême-droite. On peut se faire « cancel » d’un courant (notamment chez les soraliens) mais vu la diversité idéologique si vous êtes de droite vous ne pourrez jamais vous faire rejeter de toute la fachosphère en même temps. En fait, la « fachosphère » – qui porte très mal son nom vu que c’est plus un ensemble de branches concurrentes qu’une vraie bulle militante – elle est en pleine extension. Elle est en pleine extension parce qu’elle n’a pas peur de parler à des gens d’autres bords politiques. Et outre le fait de simplement parler à d’autres bords, elle n’a pas peur non plus de s’approprier des termes et des concepts de gauche. Par exemple elle a bien récupéré le terme « bobo » qui à la base est un terme marxiste venant de Michel Clouscard.

Autre chose plus importante, les militants d’extrême-droite font passer leurs idées par des mèmes (dont les codes sont plus complexes que ne le semblent croire beaucoup de gens de gauche) et beaucoup de vidéos humoristiques traitant de sujets d’actualité. Mais malheureusement les SJW comme la gauche classique ont totalement déserté ce champ humoristique – autrefois très important à l’époque de Coluche – avec tout un tas de sujets interdits et parfois une suspicion que l’humour cache un double-discours non-assumé (racisme, sexisme, etc). Rien que le fait de reprendre quelques codes du 18-25 est suspecté comme étant d’extrême-droite alors que cette communauté n’a rien de très homogène politiquement.

On a donc d’un côté une gauche classique qui ne maitrise pas les codes du net, des SJW qui les maitrisent encore moins et sont en plus sectaires et de l’autre des fafs qui ont réussi à imposer leurs propres codes et à avoir des médias indépendants qui parlent aux jeunes avec de l’infotainement plutôt humoristique. On se retrouve avec la situation qui suit :
– PNJ-jeune-1 est vaguement politisé se sent de gauche sous l’influence de son expérience ou de médias de la gauche bourgeoise.
– PNJ-jeune-1 arrive sur le net : il voit d’un côté les SJW qui sont montrés comme des guignols et qui ont pas l’air très sympa, font beaucoup de morale et peu d’humour et risquent de le « cancel » à la moindre occasion. Il ne voit pas la gauche classique qui n’a rien compris à Internet : Gégé Filoche remercie ses abonnés chaque semaines (wtf ?), la CGT fait des montages à base de blagues de Bigard et le reste c’est des petits comptes à moins de 1000 abonnés qui ont pas envie d’être chez les SJW mais qui veulent pas non plus trop parler aux fafs donc ne se mouillent ni d’un côté ni d’un autre pour pas se retrouver pris entre deux feux.
– Naturellement, PNJ-jeune-1 finit par voir qu’il y a une énorme galaxie de youtubeurs néoconservateurs, virilistes, monarchistes ou lepénistes (la fameuse fachosphère) qui en termes techniques font du bon taff pour des amateurs, ce qui marche mieux qu’un thread SJW ou qu’une affiche de la CGT parlant de sado-masochisme.
– Tout ce que PNJ-jeune-1 voit de la gauche, c’est des tweets de SJW que la droite adore relayer et des articles de Libération – Le Monde qui finissent par de plus en plus saouler parce que dans le fond c’est un peu libéral quand même. Alors qu’à côté PNJ-jeune-1 trouve que quand même Le Raptor au moins il est vachement marrant et que même s’il est pas d’accord avec tout au moins il est plus intelligent que les SJW et moins consensuel que Libération.
– Et à la fin, si tout marche bien et que PNJ-jeune-1 ne se met pas à lire de la littérature marxiste, il finira par n’avoir que la « fachosphère » comme unique source d’information et d’éducation politique. Il deviendra un hésitant, puis peut-être un militant d’extrême-droite.

Vu que c’est l’extrême-droite qui a imposé ses codes, il ne faut pas que la gauche ait peur de les réutiliser. Il n’y a pas de honte, ce n’est pas sale. L’important c’est le discours que vous diffusez avec. Je n’ai jamais menti à mes abonnés. Vous savez que je me classe plutôt à gauche (même si oui effectivement en tant que lecteur de Jean-Claude Michéa je pense qu’on peut critiquer ces notions de gauche-droite mais bref) et que je milite à la CGT. Et pourtant, même lorsqu’ils sont de droite ils me suivent quand même. Parce que je les fais rire malgré tout, et parce qu’il y a plein d’hésitants que les SJW mettent dans la catégorie « facho » (ce qui les projette d’autant plus dans les bras de l’extrême-droite). Bref, la gauche à l’ancienne existe encore, que ce soit dans sa version social-chauvine ou dans sa version marxiste, et les intersectionnels ne sont pas représentatifs de « la gÔche », ils ont juste beaucoup de visibilité médiatique sur Internet par rapport aux autres. Je dois faire partie des quelques rares comptes à avoir de la visibilité devant un public jeune. Cette gauche, elle existe mais elle n’a juste pas bien compris Internet ou pas le temps de s’y consacrer pleinement. Et là qu’on s’entende bien, je parle uniquement de forme, c’est-à-dire de techniques de propagande (j’utilise le terme sans connotation péjorative comme on l’entendait autrefois) et non de fond. Sur le fond des discours il y a encore d’autres problèmes plus complexes à traiter.

Des mois après l’écriture de l’article que vous êtes en train de lire (oui, ce paragraphe a été ajouté après-coup), l’idiot du village Jérôme Martin n’arrête pas de sortir cette vidéo et je ne l’ai pas vue car je ne parle par anglais. Mais du peu que j’en entends, elle a l’air de faire le même constat que moi en ce qui concerne l’extrême-droite et Internet. La différence c’est que les gens comme Jérôme qui la citent n’ont pas été foutus de faire ces simples constats tout seuls vu qu’ils sont bloqués dans leur cyber-bulle, mais en plus quand ils font ce constat ils s’en servent pour justifier leur sectarisme en se disant « faut pas parler aux fachos sinon on risque de devenir fachos et faut éloigner de notre bulle toute personne suspecte ». Ces gens ont l’air d’avoir peu confiance en la fiabilité de leurs propres idées, et c’est pas avec cette logique qu’on va convaincre qui que ce soit. Moi c’est tout l’inverse. Je pars de ce constat et je me dis qu’il ne faut pas hésiter à parler à un max de monde pour ramener de jeunes prolétaires dans un discours de lutte des classes.

À propos de l’auteur

Animateur en maternelle, étudiant avec une licence d'histoire, adhérent à la CGT et à République Souveraine, habitant de Saint-Etienne du Rouvray.

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